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Huang Nubo, le milliardaire chinois hanté par ses souvenirs de "garde rouge"

  • PubliĂ© le 16 mai 2016 Ă  10:07
Huang Nubo le 6 mai 2016 devant l'Institut de recherche sur la poésie chinoise, à Pékin

Son pÚre, estampillé "contre-révolutionnaire", s'est suicidé en prison.

A la RĂ©volution culturelle, le fils rejoindra pourtant avec enthousiasme les jeunes "gardes rouges", frappant et humiliant ses victimes: c'est ainsi que lui-mĂȘme et sa gĂ©nĂ©ration ont fait l'apprentissage de la vie, raconte le milliardaire Huang Nubo, redoutant une rĂ©pĂ©tition du passĂ©.
C'est l'un des hommes les plus riches de Chine. Alpiniste, il se détend en montagne et a gravi trois fois l'Everest. Huang est connu à l'étranger pour sa tentative avortée d'acheter un gros morceau de l'Islande.
Mais sous le pseudonyme de Luo Ying, il a Ă©galement publiĂ© deux volumes de poĂšmes oĂč il dĂ©crit son expĂ©rience durant la RĂ©volution culturelle, lancĂ©e par Mao TsĂ©-toung il y a 50 ans ce lundi.
Colonel dans les rangs communistes durant la guerre civile, son pÚre Huang Junfu s'est ensuite retrouvé étiqueté "contre-révolutionnaire". Emprisonné, maltraité, il s'est suicidé dans sa cellule. Son fils avait trois ans.
"Quand ils l'ont enterré dans les dunes, ses yeux étaient encore grand ouverts", raconte Huang dans un poÚme. "Un ennemi n'a pas de pierre tombale, alors il a pourri comme un chien sans nom".
RudoyĂ© dans son enfance par les villageois du Ningxia (nord), il deviendra un trĂšs jeune et ardent "garde rouge" au dĂ©but de la RĂ©volution culturelle. Avant d'ĂȘtre renvoyĂ© par Mao se faire "rééduquer" par les paysans, comme 20 millions d'autres Ă©coliers et Ă©tudiants.
- "Nous sommes tous des démons" -
Voisins contre voisins, collÚgues de travail s'attaquant dans des "sessions de lutte", enfants dénonçant leurs parents: la tourmente de la Révolution culturelle n'a épargné personne. Et chacun s'est retrouvé bourreau, victime ou complice à tour de rÎle.
"Je suis une victime, un participant et un exécutant; j'ai dénoncé et j'ai été dénoncé", confie Huang lors d'un entretien avec l'AFP.
Il conclut ainsi son deuxiÚme volume, interdit en Chine: "Ceux qui ont vécu la Révolution culturelle savent qui est un homme et qui est un démon".
"Nous somme tous des dĂ©mons. Moi compris", souligne-t-il, Ă  l'UniversitĂ© de PĂ©kin oĂč il a fondĂ© un centre de recherches poĂ©tiques.
L'essor économique de la Chine - grùce à la répudiation des idées de Mao et l'introduction des forces du march -- s'enracine aussi dans l'héritage le plus destructeur de ces années, estime Huang.
"La RĂ©volution culturelle a enseignĂ© Ă  ma gĂ©nĂ©ration que vous devez vous comporter comme un loup pour survivre", remplaçant les valeurs anciennes par la croyance que "le gagnant rafle tout: si vous battez quelqu'un, vous ĂȘtes un hĂ©ros, et si vous ĂȘtes riche, vous ĂȘtes dans le vrai".
Sa vie a suivi le chemin du parti unique. Il a quitté son emploi au département de la propagande pour "emprunter la voie capitaliste" et fonder son conglomérat, Zhongkun, dans le tourisme et l'immobilier.
A 60 ans aujourd'hui, sa fortune est estimée à 1,3 milliard de dollars.
En 1981, la RĂ©volution culturelle a Ă©tĂ© officiellement qualifiĂ©e de "grave" erreur de Mao qui a "semĂ© le chaos dans le pays et amenĂ© une catastrophe pour le Parti, l?État et le peuple entier". Chapitre clos pour les autoritĂ©s.
- Une autre Révolution culturelle ?-
Le premier livre de Huang est disponible en Chine: "Journal d'un jeune envoyĂ© Ă  la campagne". Le second, "Souvenirs de la RĂ©volution culturelle", reste interdit: il raconte les cadavres Ă©ventrĂ©s et remplis de briques, les corps de femmes flottants dans une riviĂšre, bĂątons plantĂ©s dans les vagins, ou l'exĂ©cution d'une femme ĂągĂ©e pour s'ĂȘtre trompĂ©e dans les paroles d'un chant patriotique.
A mesure que s'effacent les horreurs de ces années, une nostalgie insidieuse se glisse dans certaines productions télévisuelles romançant la vie des "jeunes rééduqués".
Six des sept membres de l'actuel comitĂ© permanent du Bureau politique du PC chinois - son organe suprĂȘme - ont eux-mĂȘmes goĂ»tĂ© Ă  la "rééducation" Ă  la campagne", dont le prĂ©sident Xi Jinping.
"Si on continue comme ça et qu'on ne se penche pas sur le passé, il y aura une autre Révolution culturelle", dit Huang, car "si l'impression qu'elle laisse, c'est le romantisme (...) les gens ne craindront pas de recourir à nouveau à la violence".
En attendant, "quand vous vous retournez sur ces années, depuis votre position actuelle dans la société, vous vous demandez si le cauchemar que vous avez vécu s'est vraiment passé", ajoute-t-il.
"Mais une vie ne suffit pas Ă  effacer le mal fait dans votre coeur".

Par Becky Davis - © 2016 AFP
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