Nicaragua

huit morts dans les violences, le dialogue national fragilisé

  • PubliĂ© le 17 juin 2018 Ă  05:42
  • ActualisĂ© le 17 juin 2018 Ă  06:24
A l'intérieur de la maison incendiée d'une famille dont six membres ont péri à Managua, le 16 juin 2018

Huit personnes ont été tuées samedi à Managua, portant à au moins 178 morts le bilan du mouvement de contestation antigouvernemental qui secoue le Nicaragua depuis deux mois, et fragilisant la reprise du dialogue entre le gouvernement et l'opposition.


Les deux parties ont suspendu leurs discussions samedi soir, en annonçant qu'elles les reprendraient lundi. Elles devraient alors examiner une proposition formulĂ©e par l'Eglise catholique - qui joue dans cette crise le rĂŽle de mĂ©diateur - prĂ©voyant d'organiser des Ă©lections gĂ©nĂ©rales anticipĂ©es en mars 2019, soit deux ans avant l'Ă©chĂ©ance prĂ©vue. Les Ă©vĂȘques proposent Ă©galement une rĂ©forme constitutionnelle qui entrerait en vigueur dĂšs cette annĂ©e et qui empĂȘcherait le chef de l'Etat de briguer un nouveau mandat.

L'opposition exige depuis deux mois le dĂ©part du prĂ©sident Daniel Ortega, 72 ans, "hĂ©ros" de la rĂ©volution sandiniste qui a dirigĂ© le pays de 1979 Ă  1990 aprĂšs avoir Ă©vincĂ© le dictateur Anastasio Somoza, et qui est revenu au pouvoir depuis 2007. Le chef de l'Etat s'est dit prĂȘt Ă  travailler Ă  une dĂ©mocratisation du pays, mais n'a pas dit s'il consentirait Ă  Ă©courtĂ© son mandat, valable thĂ©oriquement jusqu'en janvier 2022. "Nous rĂ©itĂ©rons notre volontĂ© totale d'Ă©couter toutes les propositions entrant dans un cadre institutionnel et constitutionnel", a-t-il seulement commentĂ©.

Six des nouvelles victimes tuĂ©es samedi sont des membres d'une mĂȘme famille dont le domicile a Ă©tĂ© incendiĂ© par un groupe d'hommes encagoulĂ©s qui ont lancĂ© un cocktail molotov. Une femme et un enfant ont survĂ©cu au sinistre mais ont Ă©tĂ© griĂšvement blessĂ©s en se jetant dans le vide depuis un balcon.
Le secrétaire général de l'Organisation des Etats américains (OEA), Luis Almagro, a dénoncé sur Twitter un "crime contre l'humanité qui ne peut rester impuni".
Ce drame a Ă©tĂ© condamnĂ© aussi bien par l'opposition que par le gouvernement, qui s'en sont rejetĂ© mutuellement la responsabilitĂ© au moment oĂč leurs reprĂ©sentants renouaient les fils d'un fragile dialogue.

Les deux autres victimes décédées samedi ont été attaquées alors qu'elles dégageaient une barricade dressée sur une route, a indiqué la police dans un communiqué.
Ces nouveaux incidents violents surviennent alors que le gouvernement et l'opposition avaient trouvĂ© vendredi un accord autorisant des observateurs des droits de l'homme Ă  venir enquĂȘter sur les violences.

- Couvre-feu virtuel -

Les reprĂ©sentants de l'opposition avaient de leur cĂŽtĂ© acceptĂ© une demande clef du pouvoir du prĂ©sident Ortega : un plan visant Ă  lever les blocages qui entravent les routes pour empĂȘcher les forces anti-Ă©meutes de passer, selon la confĂ©rence Ă©piscopale, mĂ©diateur dans le conflit. Pour le sociologue et analyste indĂ©pendant Oscar RenĂ© Vargas, le prĂ©sident Ortega essaie "de gagner du temps" et de changer le rapport de force en sa faveur, via une rĂ©pression accrue. Selon lui, le chef de l'Etat ne claquera pas la porte des pourparlers, mais poussera l'opposition Ă  en partir et Ă  ne pas respecter les accords qui pourraient en sortir.

Interrogé par l'AFP, l'écrivain nicaraguyen Sergio Ramirez - lauréat l'an dernier du prix CervantÚs, la plus prestigieuse récompense littéraire du monde hispanophone -, a également fait part de son pessimisme. Une solution à la crise semble pour l'heure "confuse et trÚs improbable", a estimé l'écrivain, qui fut aussi vice-président du pays pendant les cinq derniÚres années du gouvernement sandiniste (1979-1990). "J'entends peu de volonté du gouvernement, dans le cadre des pourparlers, à reconnaßtre ou au moins à faire un acte de contrition pour ses crimes, et à chercher une solution", a-t-il ajouté.

Le Nicaragua, payé le plus pauvre d'Amérique centrale, a basculé dans le chaos aprÚs la répression le 18 avril des manifestations contre l'insécurité sociale.
Sur plus des deux tiers des routes du pays, d opposants ont dressĂ© des barricades, parfois faites de pavĂ©s ou de tronc d'arbres, afin d'empĂȘcher le passage des forces anti-Ă©meutes et autres groupes paramilitaires. Ces barrages routiers perturbent la livraison de marchandises, minent le commerce rĂ©gional, et ont contraint Ă  un arrĂȘt forcĂ© des centaines de camions en transit Ă  travers le pays.

Certaines villes comme Masaya, prÚs de la capitale, ont fermé tous leurs accÚs, espérant ainsi se prémunir des meurtres, saccages et incendies de magasins. Une sorte de couvre-feu virtuel s'est parfois mis en place, de nombreux habitants préférant s'enfermer chez eux dÚs le début de soirée, pour se mettre à l'abri. Si la crise se prolonge, l'ardoise pour le pays pourrait dépasser les 900 millions de dollars, selon la Fondation nicaraguayenne pour le développement social et économique (Funides), qui calcule que le Nicaragua pourrait perdre jusqu'à 150.000 emplois d'ici la fin de l'année.

AFP

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