Depuis trois dĂ©cennies, le prĂȘtre bouddhiste Eiichi Shinohara s'emploie Ă conseiller et consoler des Ăąmes en peine au Japon.
Beaucoup d'entre elles sont des personnes ùgées victimes d'arnaques par téléphone, un véritable fléau dans l'archipel.
Peu de gens rĂ©alisent "Ă quel point une fraude tĂ©lĂ©phonique est dĂ©vastatrice pour ses victimes, et qu'elle peut mĂȘme les pousser au suicide", prĂ©vient M. Shinohara, interrogĂ© par l'AFP dans son temple Ă Narita, Ă l'est de Tokyo.
"Pour moi cela équivaut à un meurtre", insiste cet homme de 78 ans.
La sonnerie de son portable perturbe soudain le silence qui rĂšgne dans son temple.
Au bout du fil, une femme désespérée d'avoir cédé à une arnaque téléphonique qui lui a coûté une dizaine de millions de yens (plusieurs dizaines de milliers d'euros).
"Le mĂ©chant c'est toujours l'escroc, pas vous. Vous ĂȘtes une bonne personne. Vous ne devez jamais vous en vouloir", lui dit le prĂȘtre d'une voix rĂ©confortante. "Venez nous rendre visite quand vous voulez. Nous pourrons en parler toute la journĂ©e. Un repas vous attendra".
M. Shinohara dit avoir reçu en une trentaine d'années quelque 30.000 appels de personnes désespérées.
Au départ, son voeu était de lutter contre le suicide des jeunes, un autre phénomÚne endémique, mais depuis quelques années il reçoit de plus en plus d'appels de personnes ùgées victimes d'arnaques téléphoniques.
- RĂȘve de reconnaissance -
Dans un pays oĂč une personne sur dix a 80 ans ou plus, les aigrefins de ce genre ciblent particuliĂšrement les personnes ĂągĂ©es, qui reprĂ©sentent prĂšs de 90% de leurs victimes, selon la police japonaise.
Les seniors nippons ont souvent beaucoup d'épargne, sont peu au fait des nouvelles technologies et parfois trÚs crédules. Et surtout, leur isolement grandissant les rend vulnérables, surtout quand quelqu'un se fait passer pour un proche dans le besoin.
Pour beaucoup de personnes ùgées, ces appels représentent "une opportunité de rompre avec leur isolement", explique M. Shinohara.
"Elles rĂȘvent qu'on leur dise: +Merci mamie, tu m'as sauvĂ© la vie+. Alors qu'elles ont le sentiment d'avoir Ă©tĂ© abandonnĂ©es par le reste de leur famille, elles voient lĂ une occasion d'ĂȘtre de nouveau utiles et de regagner la reconnaissance (de leurs proches, NDLR). C'est ce dĂ©sir que les escrocs exploitent", ajoute le prĂȘtre bouddhiste.
Mais les personnes ùgées qui ont été dépouillées se sentent encore plus isolées, car leur entourage familial, bouleversé par ces pertes financiÚres, a tendance à les réprimander et à les rejeter encore davantage, poursuit M. Shinohara.
Il arrive aussi que ces accusateurs eux-mĂȘmes dĂ©veloppent des idĂ©es suicidaires et l'appellent au secours, parce qu'ils se sentent coupables de la mort d'un membre de leur famille Ă qui ils avaient reprochĂ© d'ĂȘtre tombĂ© dans le piĂšge d'une arnaque tĂ©lĂ©phonique.
- "J'Ă©tais trop bĂȘte et naĂŻve" -
Dans son temple, M. Shinohara conserve précieusement le journal intime d'une octogénaire aujourd'hui décédée, qui avait été victime d'une telle mésaventure et qu'il avait longtemps soutenue moralement par la suite.
Akiko Ando ne voyait plus de raison de vivre aprÚs avoir dilapidé en 2014 prÚs de 30 millions de yens (plus de 180.000 euros aujourd'hui).
Elle s'était laissé persuader au téléphone d'avoir gagné un énorme pactole à la loterie, auquel elle ne devait cependant avoir accÚs qu'à condition de régler des frais importants.
AprÚs avoir réalisé qu'elle avait été escroquée, Mme Ando a écopé de la double peine classique: de furieuses remontrances de la part de son fils et d'autres membres de sa famille, qui se sont alors détournés d'elle.
"J'Ă©tais trop cupide", "J'Ă©tais trop bĂȘte et naĂŻve": son journal intime dĂ©borde de regrets, et aussi d'autoflagellation: "Je ne suis plus considĂ©rĂ©e comme un parent mais comme une pĂ©cheresse. Mais je le mĂ©rite, je dois subir ce chĂątiment jusqu'Ă ma mort".
GrĂące Ă M. Shinohara, Mme Ando n'a pas mis fin elle-mĂȘme Ă ses jours: elle est morte cette annĂ©e des suites d'une maladie.
Sa famille a confié au religieux son journal intime et lui a donné l'autorisation de l'évoquer dans les médias.
Comme un triste cas d'école, pour sensibiliser d'autres victimes potentielles et leurs proches.
AFP




