A la suite de traumatismes personnels

"Jihadisme des femmes": pourquoi rejoignent-elles l'EI ?

  • PubliĂ© le 19 septembre 2017 Ă  14:28
  • ActualisĂ© le 19 septembre 2017 Ă  15:57
Farhad Khosrokhavar, directeur d'étude à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS), le 28 octobre 2002

Le "jihadisme des femmes", qui les fait rejoindre en Syrie ou en Irak le groupe État islamique (EI), s'explique souvent par des traumatismes personnels, une quĂȘte existentielle contrariĂ©e ou l'adhĂ©sion Ă  une utopie islamiste idĂ©alisĂ©e, estiment deux chercheurs.


PrÚs de dix pour cent des quelque cinq mille jihadistes européens qui ont rejoint au cours des derniÚres années l'EI et son "califat" autoproclamé sont des femmes. Pour "tenter d'expliquer la séduction qu'exerce sur elle l'EI", le psychanalyste Fethi Benslama et le sociologue Farhad Khosrokhavar ont étudié une soixantaine de cas.

"Nous avons cherché à comprendre pourquoi elles voulaient partir rejoindre le califat de l'EI" explique à l'AFP Farhad Khosrokhavar, co-auteur du livre "Le jihadisme des femmes", sorti mi-septembre au Seuil. "Une partie ont subi des traumatismes, réels ou imaginaires, mais l'engagement d'autres, surtout les trÚs jeunes filles, s'explique par l'impatience de devenir adultes, de sortir de cette situation d'adolescence prolongée qui est souvent leur lot dans nos sociétés occidentales", ajoute le sociologue.

L'utopie jihadiste, le monde idéal prÎné dans sa propagande par l'EI, leur fait miroiter un rÎle d'épouse de combattant, drapé des atours d'un prince charmant courageux et sincÚre, et de mÚre de "lionceaux", la prochaine génération de jihadistes, endoctrinés dÚs leur plus jeune ùge. "Une fois qu'elle se sont retrouvées sur le terrain, dans des conditions difficiles voire terribles, qui n'avaient rien à voir avec ce qu'elles pensaient trouver, beaucoup ont été désespérées, certaines ont tenté de revenir, quelques unes y sont parvenues, d'autres ont été tuées. La plus grande partie d'entre elles ont déchanté", dit M. Khosrokhavar.

- 'On aimerait bien qu'elles disparaissent' -

"L'EI est tout sauf tendre avec les femmes", Ă©crivent en ouverture de leur ouvrage les deux chercheurs. "Traitement inĂ©galitaire, enfermement dans des demeures closes oĂč elles doivent attendre de futurs Ă©poux, interdiction de sortir seule dans la rue, imposition du voile intĂ©gral, inĂ©galitĂ© criante des droits entre hommes et femmes. Tous les ingrĂ©dients qui offensent une conscience moderne sont lĂ ".

Malgré ça, la propagande de l'EI parvient à toucher une corde sensible chez certaines, souvent jeunes voire trÚs jeunes, qui trouvent dans ce carcan de rÚgles, de normes et d'interdictions un anti-modÚle au sein duquel elles parviennent à une sorte d'épanouissement, au moins dans un premier temps.
"L'islamisme radical qu'a rĂ©pandu la propagande de Daech (acronyme en arabe de l'EI) a promu le mythe d'une nouvelle fĂ©minitĂ© intĂ©grale", expliquent Fethi Benslama et Farhad Khosrokhavar, "en mĂȘme temps que la moralisation des rapports hommes/femmes et l'affirmation de normes surrĂ©pressives qui ont sĂ©duit un certain nombre d'adolescentes et de jeunes femmes en crise identitaire".

En raison des revers militaires successifs que connaßt l'EI en Syrie et en Irak, plusieurs centaines d'Occidentales, compagnes de jihadistes, et leurs enfants sont désormais prisonniers, notamment en Irak et en Turquie. Leur sort, dans les mois à venir, pose problÚme, assure Farhad Khosrokhavar.
"CÎté européen, on n'est pas trÚs enthousiaste à l'idée de leur retour", dit-il. "On aimerait bien qu'elles disparaissent de la scÚne. Mais il faudra bien prendre en charge celles qui reviendront".

"Elles sont souvent traumatisées, et leurs enfants surtout posent problÚme. Certains ont subi un lavage de cerveau, il faut vraiment s'en occuper sinon on aura beaucoup de traumatismes, et dans l'avenir on pourra avoir de jeunes écervelés qui pourront tuer pour un oui ou pour un non ou faire des tentatives d'attentats", dit-il.

"Il faut prendre ce problÚme à bras-le-corps: je sais bien que ça coûte cher, qu'on n'a pas de modÚle établi pour la déradicalisation, mais on ne peut pas ne pas tenter. Il faut tùtonner, monter des dispositifs pour les prendre en charge", ajoute-t-il. "Et il y aussi celles qui sont totalement endurcies, qui y croient encore. Comme pour les hommes, il faut distinguer entre les repenties, les endurcies, les indécises et les traumatisées".

AFP

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