Il est devenu endémique

L'embargo américain contre Cuba, 60 ans et de beaux jours devant lui

  • PubliĂ© le 7 fĂ©vrier 2022 Ă  20:10
  • ActualisĂ© le 7 fĂ©vrier 2022 Ă  21:20
Des personnes font la queue pour acheter de la nourriture devant un magasin, le 7 février 2022 à La Havane, à Cuba

En vigueur depuis 60 ans, l'embargo américain contre Cuba est devenu endémique, une réalité à laquelle ses habitants se sont tant bien que mal habitués, sans grand espoir de le voir levé ni allégé prochainement.

"Moi je sais que tout ça, c'est dĂ» Ă  la situation Ă©conomique, au manque de produits, au blocus, Ă  toutes ces choses", soupire Urbano Navarro, charpentier en retraite de 62 ans, dans une rue de La Havane oĂč les files d'attente sont interminables face aux magasins.

L'imposition d'un embargo le 7 fĂ©vrier 1962 rĂ©pondait Ă  un climat de confrontation croissante entre les deux pays voisins, qui culminera avec la crise des missiles en octobre de la mĂȘme annĂ©e, plongeant le monde au bord de la guerre nuclĂ©aire.

Il "est apparu comme un instrument dans cette guerre (...), un instrument stratégique et militaire", rappelle à l'AFP le politologue Rafael Hernandez.

En face, aucune concession n'a jamais Ă©tĂ© obtenue de La Havane, dĂ©terminĂ©e Ă  ĂȘtre communiste "au nez et Ă  la barbe de l'empire", comme disait Fidel Castro.

Et mĂȘme si les temps ont changĂ©, une rĂ©cente conversation tĂ©lĂ©phonique entre les prĂ©sidents cubain Miguel Diaz-Canel et russe Vladimir Poutine, qui ont dit vouloir renforcer leur "coopĂ©ration stratĂ©gique", a rappelĂ© les heures de la guerre froide.

Le vice-ministre russe des Affaires étrangÚres Sergueï Riabkov n'a d'ailleurs pas écarté un déploiement militaire à Cuba, si le conflit avec Washington autour de l'Ukraine dégénÚre.

La Havane s'appuie aussi sur le soutien de ses alliés comme la Chine, le Vietnam et un nombre croissant de gouvernements de gauche en Amérique latine.

- "Un virus" -

Il n'en reste pas moins que son dĂ©veloppement Ă©conomique est empĂȘchĂ© par l'embargo. "Le blocus, c'est aussi un virus", clament les autoritĂ©s depuis des mois, organisant des caravanes de voitures, vĂ©los et motos Ă  travers le pays pour dĂ©noncer ces sanctions.

Aujourd'hui encore, ce sont "les intĂ©rĂȘts gĂ©opolitiques" des Etats-Unis qui dĂ©terminent l'assouplissement de l'embargo ou son durcissement, explique Rafael Hernandez, qui souligne que Barack Obama est celui qui avait apportĂ© la plus grande dĂ©tente.

Mais personne n'avait à ce point durci les sanctions comme Donald Trump, qui a ajouté 243 mesures. Et malgré les promesses de campagne de Joe Biden, ce dernier n'a rien allégé.

Il a mĂȘme prononcĂ© de nouvelles sanctions contre des responsables cubains, fustigeant la "rĂ©pression" des manifestations historiques du 11 juillet 2021.

Selon les analystes, le président démocrate espÚre une meilleure position de son camp à l'issue des élections de demi-mandat en octobre.

Toutefois les perspectives du scrutin "sont plutÎt négatives, et dangereuses pour l'ßle" si les Républicains gagnent du terrain au CongrÚs, note une récente étude de Carlos Ciaño, du Centre de recherches en politique internationale, un institut de l'Etat cubain.

Le problĂšme est que, pour l'administration Biden, "le calcul Ă©lectoral pĂšse beaucoup plus que le devoir humanitaire", regrette James Buckwalter–Arias, de l'association Cubano-AmĂ©ricains pour l'engagement (Cafe).

- "Résistance créative" -

RĂ©cemment, le prĂ©sident Diaz-Canel a demandĂ© aux Cubains de faire preuve de "rĂ©sistance crĂ©ative" face Ă  l'embargo. Mais difficile d'ĂȘtre crĂ©atif quand l'Ăźle traverse sa pire crise Ă©conomique en 30 ans, avec une inflation de 70% et une pĂ©nurie aggravĂ©e d'aliments et de mĂ©dicaments.

Pour les défenseurs du gouvernement, l'embargo est la cause de tous les maux. Ses détracteurs répliquent que les propres inefficacités et problÚmes structurels de l'économie pÚsent davantage. "Il n'y a pas de blocus, juste un embargo partiel", affirme l'organisation d'opposition Cubadecide, dirigée depuis l'exil par Rosa Maria Paya.

"Le vrai blocus a été imposé par l'Etat cubain" et ne sera éliminé qu'à travers "une transition vers la démocratie représentative".

Depuis 2000, Cuba peut acheter aux Etats-Unis des aliments, désormais exemptés d'embargo. Entre 2015 et 2020, l'ßle a importé pour 1,5 milliard de dollars de nourriture - principalement du poulet - de son voisin.

Mais ces achats doivent ĂȘtre payĂ©s en avance et comptants, des conditions difficiles Ă  remplir. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, l'embargo est "contre-productif", estime Carlos GutiĂ©rrez, Cubano-AmĂ©ricain qui fut secrĂ©taire du Commerce aux Etats-Unis de 2005 Ă  2009: "absolument rien n'a Ă©tĂ© obtenu" de La Havane.

C'est "une politique trÚs cynique" si l'objectif est de déclencher une explosion sociale, "que les gens sortent dans la rue faire couler le sang", dénonce-t-il, rappelant à l'inverse la "politique trÚs astucieuse" d'ouverture d'Obama, qui avait apporté à Cuba "deux années trÚs productives" en dopant le secteur privé.

AFP

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