Algérie

"La Casa del Mouradia", quand un chant de supporters devient l'hymne des manifestants algériens

  • PubliĂ© le 17 juillet 2019 Ă  15:58
  • ActualisĂ© le 17 juillet 2019 Ă  17:30
Des supporters de l'Algérie encouragent leur équipe lors de la demi-finale de Coupe d'Afrique des Nations contre le Nigeria (victoire 2-1), le 14 juillet au stade international du Caire

Mal-ĂȘtre de la jeunesse, mĂ©pris des Ă©lites, chĂŽmage de masse: "La Casa del Mouradia", chant de supporters d'un club algĂ©rois composĂ© en 2018, est devenu l'un des hymnes des manifestants contre la prolongation du mandat de l'ex-prĂ©sident algĂ©rien Abdelaziz Bouteflika, et plus largement du "systĂšme" au pouvoir.

Depuis le 22 fĂ©vrier, dĂ©but d'une vague de contestation sans prĂ©cĂ©dent, la mĂȘme scĂšne se produit Ă  chaque fois dans les principales villes d'AlgĂ©rie: femmes, Ă©tudiants, retraitĂ©s, ou simples fans de football, tous entonnent Ă  un moment donnĂ© la chanson composĂ©e par le groupe de supporters de l'USM Alger "Ouled el-Bahdja" (Les enfants d'Alger). Comme si le stade s'Ă©tait dĂ©placĂ© dans la rue.

Extraits: "Le premier [mandat], on dira qu'il est passĂ©, ils nous ont eu avec la dĂ©cennie [noire]/Au deuxiĂšme, l'histoire est devenue claire, la Casa d'El Mouradia/Au troisiĂšme, le pays s'est amaigri, la faute aux intĂ©rĂȘts personnels /Au quatriĂšme, la poupĂ©e est morte et l'affaire suit son cours (...)/Le cinquiĂšme [mandat] va suivre, entre-eux l'affaire se conclut."

Si le cinquiÚme mandat n'a finalement pas eu lieu, le chant reste au coeur des "vendredire", manifestations de masse ininterrompues ayant lieu en fin de semaine, contre le régime.

"Quand la plupart des manifestants l'ont entendu, ils se sont dit : +OK, je peux la chanter aussi+ car ce n'est pas juste du football mais une chanson sociale", explique à l'AFP Maher Mezahi, journaliste spécialiste du football maghrébin.

- "Facile Ă  retenir et Ă  reproduire" -

Retour au printemps 2018. Pendant que les ultras du monde entier reprenaient à leur compte le chant révolutionnaire italien "Bella Ciao", remis sur le devant de la scÚne par l'incroyable succÚs de la série Netflix "La Casa de Papel", le groupe de supporter algérois s'est montré encore plus inspiré.

Comment ? En détournant son scénario original, l'organisation du braquage de la fabrique de monnaie nationale en Espagne, pour faire allusion au détournement d'argent public dont est accusé l'entourage du pouvoir algérien, le palais d'El Mouradia étant le siÚge de la présidence. Un an aprÚs sa sortie, les vidéos du chant ont été visionnées plus de 10 millions de fois sur la plateforme YouTube.

"Avec l'arabe dialectal, les supporters utilisent un langage simple à retenir qui s'adressent à tout le monde. Ils veulent que cela soit moins élitiste, plus direct et représentatif de la population", explique à l'AFP Mahfoud Amara, professeur de sciences sociales et de management du sport à l'Université du Qatar.

"Il y a aussi le rythme particulier, le cÎté musical qui fait que cela est facile à retenir et à reproduire", ajoute le chercheur algérien, auteur d'une étude sur le sujet en 2012.

- Genre musical Ă  part -

Fort de ce succÚs, "Ouled el-Bahdja" a sorti plusieurs nouveaux titres : "Ultima Verba", un hommage au poÚme éponyme écrit par Victor Hugo en exil, qui éreinte la tyrannie de Napoléon III, et surtout un "featuring" avec le rappeur-star Soolking, intitulé "La Liberté", qui totalise déjà plus de 120 millions de vues sur YouTube quatre mois aprÚs sa sortie. Un énorme carton !

D'oĂč vient une telle crĂ©ativitĂ© ? "Il y a essentiellement des jeunes chĂŽmeurs mais aussi des universitaires, qui participent dans l'Ă©criture des chants avec une forme de poĂ©sie, et des inspirations venant du +chaabi+ (chant populaire), du rap, et d'autres formes de productions culturelles formelles ou informelles", explique Mahfoud Amara.

Si "La Casa del Mouradia" est devenue la rĂ©fĂ©rence du genre, au point d'ĂȘtre reprise en Egypte par les supporters des "Fennecs" lors de la CAN-2019, elle n'en est que la figure de proue d'un mouvement plus profond.

Corruption, problÚmes de logement, "harragas" (jeunes qui prennent la mer en direction de l'Europe): du CS Constantine à l'USM El Harrach, une multitude de chants de supporters n'a cessé de se pencher sur ces maux depuis le début des années 2000.

Jusqu'à devenir, pour certains, des tubes commercialisés. "Cela a aussi contribué à ce que ces chants traversent la société, et se démocratisent en allant en dehors du stade, souligne Mahfoud Amara. C'est quasiment devenu un genre musical en Algérie."

AFP

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