Religion

La "double vie" de juifs ultra-orthodoxes en Israël

  • PubliĂ© le 25 fĂ©vrier 2020 Ă  12:58
  • ActualisĂ© le 6 mars 2020 Ă  16:57
L'IsraĂ©lienne Batia Leora Deil dans un magasin de vĂȘtements de la ville de Tel-Aviv le 8 fĂ©vrier 2020. Elle fait partie des dizaines de milliers d'"anoussim" que compte IsraĂ«l, ces juifs orthodoxes qui, en cachette, ne pratiquent plus leur religion, ou n'adhĂšrent plus Ă  ses codes

A la vue d'un groupe de juifs ultra-orthodoxes vĂȘtus de longs manteaux noirs qui s'avancent sur le trottoir, Shmuel frĂ©mit et baisse la tĂȘte pour mieux dissimuler son visage.

Orthodoxe le jour, Shmuel se transforme en athĂ©e la nuit et craint d'ĂȘtre reconnu. Pourtant, lui aussi est un haredi, un "craignant Dieu". Du moins officiellement car cela fait presque 10 ans qu'il ne croit plus en Dieu, mais maintient les apparences de peur d'ĂȘtre exclu de sa communautĂ© et ainsi perdre son travail et le contact avec ses enfants. "Personne n'est au courant autour de moi", confie Shmuel (nom d'emprunt), ĂągĂ© d'une trentaine d'annĂ©es. "Ni ma femme, ni mes parents, personne!".

Ce soir-là, il se rend dans un bar de Jérusalem, un lieu proscrit par sa communauté afin d'y retrouver clandestinement d'autres juifs orthodoxes qui, comme lui, ont perdu la foi mais maintiennent les apparences de piété. Pour l'occasion, Shmuel a troqué son chapeau traditionnel en feutre noir à la faveur d'un bob marin. "Mon chapeau est dans mon sac, je le remettrai avant de rentrer chez moi", glisse-t-il en esquissant un sourire.

Selon Yair Hass, le directeur de Hillel, une association qui aide les personnes désirant quitter le monde religieux, Israël compterait des dizaines de milliers de ces "anoussim". Le terme "anoussim", littéralement les "contraints", était historiquement utilisé pour désigner les juifs convertis de force au christianisme pendant l'Inquisition mais qui en secret continuaient à pratiquer leur religion. Aujourd'hui, le terme est utilisé pour décrire ces orthodoxes qui, en cachette, ne pratiquent plus leur religion, ou n'adhÚrent plus à ses codes.

- Manger du porc -

Shmuel dit vivre dans la peur constante d'ĂȘtre dĂ©masquĂ©. A l'abri des regards, il transgresse les interdits qu'il n'approuve plus, voire mĂȘme qu'il mĂ©prise, comme manger du porc, ce qui est prohibĂ© par le code alimentaire du judaĂŻsme, la cacherout. "Un jour j'ai commencĂ© Ă  me poser des questions sur tous ces enseignements et toutes ces rĂšgles strictes qu'on nous inculque dĂšs notre plus jeune Ăąge. Ca n'a plus aucun sens pour moi", dit Shmuel qui a grandi dans une famille hassidique de JĂ©rusalem.

A ses cĂŽtĂ©s dans un bar sombre de la ville, une vingtaine d'hommes et de femmes se mĂ©langent en discutant un verre Ă  la main. Le groupe s'est formĂ© sur Facebook, avec de faux noms. Tous craignent de voir des intrus s'infiltrer pour les dĂ©masquer. "On est particuliĂšrement nombreux ce soir", relĂšve Shmuel, heureux de retrouver ses compagnons d'infortune. Certains arborent les signes d'appartenance Ă  l'orthodoxie juive dont ils rĂȘvent pourtant secrĂštement de se dĂ©faire: robes longues et perruques pour les femmes; barbes et papillotes pour les hommes, qui ont pris soin de retirer leur kippa.

-"Intenable" -

Vivre en prĂ©tendant ĂȘtre, Ă  l'extĂ©rieur, quelque chose que l'on est plus Ă  l'intĂ©rieur, est extrĂȘmement difficile pour les "anoussim", note Yair Hass. "C'est quasiment intenable". CoiffĂ©e d'une Ă©lĂ©gante perruque blonde, Avigail en sait long sur les angoisses de cette double vie. "J'ai voulu mourir Ă  un moment. Je me disais: ça va ĂȘtre comme ça jusqu'Ă  la fin de ta vie?", livre, les yeux brillants, cette mĂšre de famille qui a prĂ©textĂ© une soirĂ©e entre amies pour se rendre Ă  cette rĂ©union "underground".

Les juifs ultra-orthodoxes, dont chaque aspect de la vie est gouverné par des principes religieux et qui représentent environ 10% des quelque neuf millions d'Israéliens, vivent souvent en vase clos, selon leur interprétation du judaïsme. Cette communauté "vous punit trÚs sévÚrement si vous déviez du chemin ou ne respectez pas les rÚgles", souligne M. Hass, parlant de cas d'enfants d'"anoussim" déscolarisés par des rabbins aprÚs que la double vie de leurs parents a été dévoilée. "Si je suis découvert, je perds tout", assure Shmuel. "Mes enfants, mon travail". "Vous devez comprendre, c'est un monde à part". "Le prix à payer est tel qu'ils ne partent pas" de leur communauté, ou rarement, affirme Yair Hass.

Depuis qu'il a quitté la communauté des Neturei Karta, qui ont une conception trÚs rigoriste de la halakha, la loi religieuse juive, Avi Tfilinski ne voit plus ses six enfants. "Une fois, j'ai vu quatre de mes enfants au marché de Mahané Yehuda" à Jérusalem), raconte l'homme dans la quarantaine. "Ca faisait trois ans que je ne les avais pas vus, j'ai dit +Ohhh+, ils ont reconnu ma voix et ils ont sauté dans mes bras et m'ont embrassé en pleurant".

- "Libre" -

Avi officiait comme rabbin et a vĂ©cu une double vie pendant 12 ans. Mais un jour, il a Ă©tĂ© confondu par ses frĂšres lorsque son tĂ©lĂ©phone portable s'est mis Ă  vibrer pendant le shabbat, jour oĂč aucun appareil Ă©lectrique ne peut ĂȘtre utilisĂ©. "Lorsque je suis parti, mon pĂšre m'a dĂ©clarĂ© mort et a interdit Ă  tout le monde de me voir". Mais "je n'ai fait de mal Ă  personne, j'ai juste choisi un autre mode de vie, et pour cela on me punit", dĂ©plore Avi, Ă©mu. "On te considĂšre comme un criminel", affirme Batia Leora Deil, 40 ans, qui aprĂšs six ans de double vie a perdu elle aussi la garde de ses quatre enfants.

"Je sortais le soir avec une perruque et de longs habits et je me changeais dans la voiture", se souvient celle qui a quittĂ© la rĂ©gion de JĂ©rusalem pour s'Ă©tablir prĂšs de Tel-Aviv, mĂ©tropole libĂ©rale oĂč elle a commencĂ© des Ă©tudes de cinĂ©ma. "Ca a Ă©tĂ© les annĂ©es les plus difficiles de ma vie", dĂ©clare Yehuda Shushan, 33 ans, en rĂ©fĂ©rence aux trois annĂ©es pendant lesquelles il a fait semblant d'ĂȘtre religieux.
Issu d'une famille ultra-orthodoxe, ce pÚre de deux enfants a cessé de croire en Dieu à 25 ans.

"A l'Ă©poque j'enseignais dans un "heder" (Ă©cole religieuse pour garçons) et je parlais de Torah et de saintetĂ© toute la journĂ©e", se souvient-il. "Aujourd'hui, je suis libre d'ĂȘtre qui j'ai envie d'ĂȘtre et de faire ce que je veux", exulte le jeune homme chĂątain qui dit ĂȘtre entre "deux boulots". IntĂ©grer le monde laĂŻc lorsqu'on n'en connait pas les codes est difficile, dit M. Shushan. "Vous ĂȘtes projetĂ©s dans un nouvel univers dont vous ne connaissez rien". "Mais ce sentiment de libertĂ© en vaut la peine". Libre? "Un jour peut-ĂȘtre", espĂšre Shmuel qui compte outrepasser les injonctions des rabbins et voter pour un parti laĂŻc aux lĂ©gislatives du 2 mars.

AFP

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