Au Bec Hellouin, en Normandie

La luxuriance d'une microferme sans pétrole ni pesticide

  • PubliĂ© le 16 juin 2018 Ă  12:12
  • ActualisĂ© le 16 juin 2018 Ă  12:19
Charles Hervé-Gruyer (au centre) laboure un champ à l'aide d'un cheval, dans sa ferme du  Bec-Hellouin le 25 mai 2018

Avec ses Ăźlots potagers luxuriants entourĂ©s d'une eau limpide, ses forĂȘts-jardins habitĂ©es d'oiseaux, la Ferme du Bec Hellouin, en France, fait figure de pionniĂšre d'une agriculture qui attire de plus en plus: de petites fermes cultivĂ©es intensivement sans tracteur ni pesticide, sur la base de techniques glanĂ©es ici et lĂ  dans le monde et Ă  travers l'histoire.

"Le truc que je trouve le plus jubilatoire, c'est le constat qu'on peut produire beaucoup, sans pétrole, et régénérer l'environnement rapidement. Ici c'était un pré tout nu avec une terre de mauvaise qualité. Maintenant c'est plein d'oiseaux", s'enthousiasme Charles Hervé-Gruyer, un ancien navigateur qui a créé la ferme en 2006 avec sa femme Perrine, ex-juriste pour une multinationale.

Ils ont vendu ensuite 40.000 exemplaires de leur livre "Permaculture, guĂ©rir la terre, nourrir les hommes" (Actes Sud) en France, aux États-Unis, en Chine, en GrĂšce, en AmĂ©rique latine, aux Pays-bas. Et un manuel de 800 pages est prĂ©vu dĂ©but 2019 chez le mĂȘme Ă©diteur. Entretemps, ces nĂ©oruraux ont beaucoup lu les pĂšres fondateurs anglosaxons de la permaculture, cet "art de s'inspirer de la nature". Charles HervĂ©-Gruyer, 60 ans, a puisĂ© dans ses souvenirs de voyages auprĂšs de peuples premiers et son Ă©pouse, 44 ans, dans ses annĂ©es en Asie.

"On a synthétisé des techniques et aprÚs beaucoup beaucoup d'années de dur labeur, on est arrivé à des niveaux de production qui semblaient impensables sans tracteurs", explique ce pÚre de quatre filles, persuadé qu'avec "la fin du pétrole" les microagriculteurs vont se multiplier considérablement.

D'aprÚs une étude AgroParistech/Inra, sur 1.000 m2 de culture intensive au c?ur de cet espace de 20 hectares, "la microferme apparaßt comme un modÚle économique réaliste pour l'installation de porteurs de projets sans assise fonciÚre et disposant d'une capacité d'investissement limitée".

"Small is beautiful"

La recette passe par une culture trĂšs dense oĂč les lĂ©gumes poussent presque imbriquĂ©s les uns dans les autres, sur des buttes de terres (comme le faisaient les Chinois il y a 4.000 ans) enrichies, par exemple de terra preta, du biocharbon, une idĂ©e venue d'Amazonie.

La production repose sur une mosaïque d'espaces interdépendants. Les mares font office de tampon thermique, accentuant le rayonnement solaire sur le potager, les légumes montés en graine servent à pailler et donc maintenir l'humidité dans le sol, les déjections des animaux sont utilisées comme fertilisants. Le verger protÚge les cultures du vent.

"Ça exige un niveau de savoir-faire technique considĂ©rable. Et de savoir vendre ses produits. Mais ce n'est pas non plus impossible", assure François LĂ©ger, enseignant-chercheur et auteur de l'Ă©tude AgroParistech/Inra. En dĂ©pit de l'ampleur de la tĂąche et des revenus modestes en perspective --l'Ă©tude Ă©voque des revenus de 900 Ă  1.570 euros par mois pour 43 heures de travail par semaine--, ils sont nombreux Ă  venir au Bec Hellouin pour se former, avec la volontĂ© de "faire de l'utile, du beau, de l'Ă©cologique", sans passer pour des "dĂ©lurĂ©s".

Ce jeudi de printemps, ils sont une cinquantaine de stagiaires. "Les rendements, ce n'est pas la quĂȘte premiĂšre. La volontĂ© premiĂšre, c'est de redonner du sens Ă  une vie", explique Thierry PĂ©gard, 40 ans, qui a travaillĂ© 15 ans dans la finance avant de devenir paysagiste il y a trois ans et de lancer cette annĂ©e sa ferme en rĂ©gion parisienne. Il croule aujourd'hui sous les demandes, de la part de restaurants notamment.

"On a des rĂ©sultats que je n'avais pas quand j'Ă©tais dans la finance, enfermĂ© dans les bureaux. Il fallait faire du chiffre mais on ne savait pas trop pourquoi. LĂ  on sĂšme; trois mois aprĂšs, on a une rĂ©colte et des clients qui sont contents", poursuit l'ex-responsable financier. Consultants indĂ©pendants en environnement, Betania et FrĂ©dĂ©ric Airaud ont quittĂ© l'Afrique avec leurs enfants pour acheter un terrain au Portugal. Ce couple de biologistes franco-portugais de 39 et 40 ans est venu se former au Bec Hellouin, "stimulĂ©" par l'idĂ©e de lancer une ferme "productive" et bio dans un pays oĂč le bio "n'est pas trĂšs dĂ©veloppĂ©".

M. Léger estime à plusieurs milliers le nombre de fermes basées en France sur le "small is beautiful", peu mécanisées et avec un souci écologique, avec une "grosse accélération depuis 2010". Mais il n'a pas de chiffre sur le taux d'échec.

 - © 2018 AFP

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