Les civils sont armés

La "seconde révolution" des polices communautaires au sud du Mexique

  • PubliĂ© le 13 avril 2018 Ă  15:24
  • ActualisĂ© le 13 avril 2018 Ă  15:43
Un membre de la police communautaire de l'état du Guerrero monte la garde dans les collines de Carrizalillo au Mexique, le 24 mars 2018

Dans les montagnes du violent Etat de Guerrero, au sud du Mexique, les civils armĂ©s qui patrouillent le secteur racontent tous la mĂȘme histoire: "J'ai Ă©tĂ© sĂ©questrĂ© par le crime organisĂ© et pour cette raison j'ai pris les armes".


Juan Carlos Ramos, 30 ans, protĂšge Teloloapan, son village natal, un fusil Ă  la main, et un pistolet Ă  la ceinture.
"J'ai Ă©tĂ© sĂ©questrĂ© il y a sept mois par la Familia Michoacana (un groupe criminel de l'Etat voisin du Michoacan); mon frĂšre a lui Ă©tĂ© sĂ©questrĂ© durant quatre mois" avant finalement d'ĂȘtre libĂ©rĂ© par les militaires, raconte-t-il Ă  l'AFP.
Dans cet Etat du Guerrero, 2.318 assassinats ont été recensés en 2017 - le chiffre le plus élevé du Mexique. Au niveau national, le pays a enregistré l'an passé un chiffre record de meurtres.
C'est son enlÚvement qui a poussé Ramos à rejoindre son frÚre dans la police communautaire.
"La majorité d'entre nous voulons la tranquillité", explique ce garagiste qui porte désormais un uniforme beige de combat. "C'est une autre révolution", ajoute son frÚre Luis Alberto, un chauffeur routier de 32 ans, également armé.
La police communautaire de Ramos et son frÚre n'est pas la seule police communautaire dans le secteur. DÚs 1995, des polices communautaires se sont formées dans cet Etat tumultueux, s'organisant en coordination régionale.
Mais avec la vague de violences liée au crime organisé qui a frappé la région, les groupes civils armés se sont multipliés.
"La Familia Michoacana nous ont enlevé ma femme et moi. AprÚs, ils ont enlevé mon fils" déplore Misael Figueroa, 46 ans, professeur reconverti en un des leaders de la police communautaire de Apaxtla.
Pour lui, la police communautaire est "une seconde révolution", aprÚs la Révolution mexicaine de 1910, quand les paysans ont pris les armes contre un gouvernement jugé trop éloigné des préoccupations des classes populaires.

- Communautés contre la violence -

Mi-mars, dans la localité de Tlacotepec, des centaines de membres de cette police communautaire se sont rassemblés pour exiger du gouvernement de cet Etat de mettre fin aux violences.
Ces civils armés ont arpenté les rues, certains avec des armes parfois rustiques, d'autres équipés de fusils d'assaut, le doigt sur la gùchette.
Figueroa et les frĂšres Ramos Ă©taient prĂ©sents. Les trois hommes sont arrivĂ©s en pick-up dans cette localitĂ© oĂč ils n'ont croisĂ© que deux policiers dĂ©sarmĂ©s, avant de rejoindre les arĂšnes pour Ă©couter les leaders.
Selon ces derniers, il y aurait 1.500 civils armés dans le seul secteur de Heliodoro Castillo. Si on y ajoute les localités voisines, on arrive au chiffre de 7.000 hommes armés.
Beaucoup disent que des "donations" servent à financer ces groupes. Néanmoins chaque groupe a ses particularités et certains admettent cultiver le pavot à opium, à partir duquel on fabrique l'héroïne.
Dans cet Etat, l'un des plus pauvres du pays, beaucoup de familles vivent de cette culture illégale.
Un des coordinateurs de la police communautaire de Tlacotepec, s'exprimant sous le couvert de l'anonymat, indique qu'un groupe d'hommes se dédie dans cette localité à la culture du pavot. Ils ne pratiquent pas d'enlÚvements, ni d'extorsions, mais "protÚgent leur peuple", assure-t-il.
Les polices communautaires armées ont accompagné l'AFP jusqu'à des champs de pavot à opium, dont les fleurs aux couleurs intenses rompent avec la monotonie du décor.
"Pourquoi ils n'implantent pas une entreprise ici pour que les gens n'aient pas Ă  se consacrer Ă  ce genre de culture?" interroge ce leader pour se justifier.

- "Pas une vie" -

A environ 80 km de Tlacotepec, Misael Figueroa et la police communautaire de Apaxtla doivent combattre les enlĂšvements et l'extorsion.
"La seule chose que nous voulons c'est voir revenir ceux que nous aimons, et retrouver notre tranquillité", dit-il installé de nuit dans un poste de surveillance.
Plusieurs confessent rĂȘver de dĂ©poser les armes et revenir Ă  leur travail antĂ©rieur.
"Ce n'est pas une vie que de vivre dans cette tension" regrette Laurencio Miranda, 45 ans, un instituteur vĂȘtu d'un gilet pare-balles, Ă©quipĂ© d'un fusil et d'un pistolet.
"Les autorités doivent remplir leur rÎle. A nous, les stylos et les outils" dit-il.
Pour l'heure, la trĂȘve n'est pas envisagĂ©e. Au cours des deux premiers mois de 2018, 367 homicides ont Ă©tĂ© recensĂ©s au Guerrero.
"Mon espoir, c'est que je puisse un jour ranger mon arme et vivre tranquillement" commente Juan Carlos Ramos.

2018 AFP

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