Portrait

Le dernier juif d'Afghanistan partira en cas de retour au pouvoir des talibans

  • PubliĂ© le 29 avril 2021 Ă  10:55
  • ActualisĂ© le 29 avril 2021 Ă  12:09
Dans cette photo prise le 5 avril 2021, Zebulon Simentov, le dernier juif d’Afghanistan, regarde le texte sacrĂ© de la Torah dans une synagogue situĂ©e dans un vieil immeuble de Kaboul. Pendant des dĂ©cennies, il a refusĂ© de quitter le pays. Mais inquiet d’un possible retour des talibans, il est maintenant prĂȘt Ă  en partir

Pendant des dĂ©cennies, Zebulon Simentov s'est refusĂ© Ă  quitter l'Afghanistan, rĂ©chappant Ă  l'invasion soviĂ©tique, Ă  une guerre civile meurtriĂšre, au rĂšgne brutal des talibans et Ă  l'occupation de son pays natal par une coalition Ă©trangĂšre menĂ©e par les États-Unis.

Mais son obstination a rencontré ses limites. La perspective d'un retour au pouvoir des talibans a convaincu Zebulon, le dernier juif d'Afghanistan, que l'heure était venue de plier bagage. "Pourquoi est-ce que je resterais? Ils (les talibans) me traitent d'infidÚle", déclare-t-il à l'AFP dans la seule synagogue de Kaboul, située dans un vieil immeuble du centre de la capitale.

"Je suis le dernier, le seul juif d'Afghanistan (...) Les choses pourraient empirer pour moi ici. j'ai décidé de partir pour Israël si les talibans reviennent", ajoute-t-il.

Cette éventualité semble probable depuis que le président américain, Joe Biden, a confirmé le départ des forces américaines d'ici le 11 septembre, date du 20e anniversaire des attentats de 2001, alors que les négociations de paix entre les talibans et le gouvernement sont au point mort.

Né dans les années 1950 à Hérat, dans l'ouest de l'Afghanistan, autrefois refuge de riches familles commerçantes juives, Zebulon est venu à Kaboul au début des années 1980 pour le calme relatif que connaissait alors la capitale.

Les juifs ont vĂ©cu depuis plus de 2500 ans en Afghanistan. Des dizaines de milliers d'entre eux ont habitĂ© Ă  HĂ©rat, oĂč subsistent quatre synagogues tĂ©moignant de la prĂ©sence ancienne de la communautĂ© dans cette ville.

- La synagogue pillée -

Mais depuis le 19e siĂšcle, les juifs ont peu Ă  peu quittĂ© le pays, beaucoup vivant dĂ©sormais en IsraĂ«l. Au fil des dĂ©cennies, toute la famille de Zebulon est aussi partie, y compris son Ă©pouse et ses deux filles. Il est maintenant certain d'ĂȘtre le dernier juif afghan du pays.

VĂȘtu d'un shalwar kameez, l'ample habit traditionnel afghan composĂ© d'une longue chemise sur un pantalon flottant, une kippah noire sur la tĂȘte et des phylactĂšres au front, il se remĂ©more avec un brin de nostalgie la pĂ©riode, bĂ©nie Ă  ses yeux, de la monarchie dans les annĂ©es 1970. "Les fidĂšles de chaque religion et culte bĂ©nĂ©ficiaient d'une entiĂšre libertĂ© Ă  l'Ă©poque", souligne Zebulon, qui se dit fier d'ĂȘtre afghan.

Mais l'Ă©volution rĂ©cente du pays l'a rendu amer. En particulier, les annĂ©es, entre 1996 et 2001, oĂč les talibans Ă©taient au pouvoir et imposaient leur vision fondamentaliste. Ils avaient mĂȘme essayĂ© de le forcer Ă  se convertir.

"Ce rĂ©gime taliban honteux m'a mis en prison quatre fois", dit-il en Ă©voquant un Ă©pisode au cours duquel un groupe de combattants talibans avaient pĂ©nĂ©trĂ© en coup de vent dans la synagogue. Ils "ont dit que c'Ă©tait l’Émirat islamique et que les juifs n'avaient aucun droit ici".

Les talibans ont pillé les lieux - une large piÚce peinte en blanc avec un autel à un bout -, déchiré des livres en hébreu, cassé des menorah, le chandelier à sept branches des juifs, et emportant une Torah antique, se rappelle-t-il en fulminant. Malgré tout, Zebulon avait alors encore refusé d'abandonner son pays. "J'ai résisté. J'ai rendu la religion de Moïse fiÚre ici", affirme-t-il avec orgueil, en embrassant le sol de la synagogue.

- 'J'ai perdu foi' -

Zebulon continue de cĂ©lĂ©brer Ă  la synagogue les fĂȘtes de Roch Hachana, le nouvel An juif, et Yom Kippour, le jour du pardon, parfois mĂȘme en compagnie d'amis musulmans. "Sans moi, la synagogue aurait dĂ©jĂ  Ă©tĂ© vendue dix, vingt fois", reprend-il dans son dialecte hĂ©rati, qui se distingue du Dari, l'une des deux langues officielles, par ses intonations rugueuses.

Zebulon vit des aumĂŽnes accordĂ©es par ses amis et proches, prĂ©parant ses repas sur une petite gaziniĂšre posĂ©e dans la piĂšce sur un tapis rouge. Sur une table, dans un coin, se trouvent des livres et des photos de ses filles, qu'il embrasse sans arrĂȘt.

Zebulon avoue avoir pensé en 2001, quand les talibans ont été chassés du pouvoir par l'intervention américaine, que le pays allait prospérer. "Je penserais que les Européens et les Américains allaient régler les problÚmes de ce pays (...), mais ça n'a pas été le cas", regrette-t-il.

Ses voisins seront dĂ©solĂ©s de le voir partir. "Il est mon client depuis 20 ans (...) C'est un homme bien", dit de lui Shakir Azizi, qui tient une Ă©picerie juste en face de la synagogue. "S'il part, il nous manquera". Mais Zebulon craint le sort qui l'attend s'il reste, convaincu qu'il est que les talibans n'ont pas changĂ©."(Ce) sont les mĂȘmes qu'il y a 21 ans", assure-t-il. EspĂ©rant qu'il pourra se sentir chez lui en IsraĂ«l, il avoue: "J'ai perdu foi en l'Afghanistan (...) Il n'y a plus de vie ici."

AFP

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