Les cas d'exploitation demeurent

Le sexe, un travail comme les autres ? La Belgique veut se distinguer en Europe

  • PubliĂ© le 1 mai 2025 Ă  19:27
Une travailleuse du sexe derriÚre la vitre d'une chambre de la "Villa Tinto, lieu légal pour le travail du sexe à Anvers, le 1er avril 2025 en Belgique

A Anvers, dans le quartier historique des marins, en bordure du port, un poste de police a Ă©tĂ© installĂ© au cƓur de la villa Tinto, un complexe immobilier abritant des vitrines aux nĂ©ons rouges.

Ce site symbolise le cĂŽtĂ© Ă  la fois sĂ©curisĂ© et assumĂ© du "travail du sexe" en Belgique, un pays qui revendique une lĂ©gislation parmi les plus progressistes en Europe, mĂȘme si les cas d'abus et d'exploitation demeurent.

"Je ne suis pas une victime, j'ai choisi d'ĂȘtre lĂ  et j'aime ce que je fais", raconte Kiana, 32 ans, en accueillant une Ă©quipe de l'AFP derriĂšre sa vitrine pour montrer son cadre de travail : un lit double Ă©clairĂ© d'une lumiĂšre rouge tamisĂ©e, surmontĂ© par quantitĂ© de chaĂźnes et autres accessoires sado-maso.

Partie à 18 ans de sa Roumanie natale, Kiana (qui préfÚre taire son nom) a d'abord travaillé en Allemagne avant d'arriver en Belgique. Elle loue une des 51 vitrines de la villa Tinto pour y exercer cinq jours sur sept.

"Aujourd'hui ma mĂšre sait ce que je fais", poursuit la jeune femme, mini-short en cuir noir et hauts talons. "Pour les autres membres de ma famille, je travaille dans les ongles et les tatouages".

Pour "Mel", une autre travailleuse du sexe, devenue une vedette sur le rĂ©seau TikTok oĂč elle rĂ©pond aux questions sur son mĂ©tier, tout a changĂ© en Belgique en 2022 quand une loi a autorisĂ© son activitĂ© Ă  sortir de l'ombre.

"J'en avais marre de mentir, de me prétendre coiffeuse ou masseuse. Cette loi a permis de changer le regard des gens", fait valoir l'Anversoise, connue sous le pseudo de Meliciousss.

En mars 2022, le Parlement belge a voté une réforme du code pénal sexuel incluant des assouplissements sur la publicité de la prostitution pour les plus de 18 ans.

- Une loi "historique" -

Il est désormais autorisé à une personne majeure de vanter "ses propres services sexuels" à condition d'exercer dans "un lieu spécifiquement dédié", comme l'arriÚre d'une vitrine, stipule le texte.

Autre évolution saluée par les associations : les professions ayant un lien commercial avec les prostituées, un banquier, un créateur de site web ou un propriétaire immobilier, ne sont désormais plus passibles de poursuites. Le proxénétisme reste toutefois illégal, tout comme la prostitution des mineurs.

Cette loi, qualifiée d'"historique" par la Ligue des droits humains, a fait entrer la Belgique dans le camp des pays dits "réglementaristes" -avec l'Allemagne et les Pays-Bas-, par opposition aux "abolitionnistes" (France, SuÚde, etc.).

"MĂȘme si la stigmatisation existe encore, on est d'une certaine façon sortis de la honte", rĂ©sume Marianne Chargois, une travailleuse du sexe (TDS) et militante d'Utsopi, l'association fer de lance dans la dĂ©fense des droits de ces personnes.

En Belgique, les évaluations du nombre des "TDS" vont de 9.000 à 26.000, selon Utsopi, des femmes dans neuf cas sur dix. Il n'y a pas chiffre officiel.

MalgrĂ© les Ă©volutions lĂ©gislatives, plusieurs associations, dont celles luttant contre la traite des ĂȘtres humains, continuent d'alerter sur la grande partie "invisible" de la prostitution.

Et le fait que pour une forte majorité de femmes exerçant cette activité, ce serait sous la contrainte, financiÚre, liée à des addictions ou pour le bénéfice de trafiquants.

En mars, la police a dĂ©mantelĂ© un rĂ©seau criminel soupçonnĂ© d'avoir exploitĂ© sexuellement une trentaine de femmes chinoises en Belgique. Sept suspects, des Chinois Ă©galement, ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s.

- "Flexibilité du travail" -

Selon Charles-Eric Clesse, un magistrat belge expert de ces questions, beaucoup de femmes sont envoyées de l'étranger sans titre de séjour pour exercer clandestinement et parfois sous emprise.

"Pour les prostituĂ©es d'origine africaine, dans plus de 90% des cas cela relĂšve de la traite des ĂȘtres humains", dit-il Ă  l'AFP.

Le débat de société a été relancé le 1er décembre 2024, avec l'entrée en vigueur d'une nouvelle légalisation offrant la possibilité aux TDS de signer un contrat de travail avec un employeur "agréé".

Le texte a été présenté par les autorités comme offrant davantage de droits, notamment une protection sociale renforcée, par rapport au statut de travailleur indépendant, le plus prisé.

Mais la mesure fait flop pour l'instant : en cinq mois, le ministÚre de l'Emploi n'a reçu que trois demandes d'agrément, selon une porte-parole. Ces trois dossiers sont actuellement étudiés par la justice qui doit vérifier le CV des employeurs et leurs éventuels antécédents judiciaires.

Dans le camp des partisans de l'abolition, l'association Isala a exigĂ© en dĂ©but d'annĂ©e l'annulation de la loi de 2024, accusĂ©e d’encourager le proxĂ©nĂ©tisme.

La législation donnerait davantage de pouvoir aux exploitants de maisons closes pour contraindre des femmes en situation précaire, estime Isala, rejointe par d'autres détracteurs. Un débat aura lieu devant la Cour constitutionnelle belge.

La propriétaire de la Villa Tinto, pour sa part, écarte le recours au contrat de travail. "Je ne me vois pas dans le rÎle de celle qui présenterait des clients aux travailleuses, d'un point de vue éthique, c'est un pas trop loin", lùche Karin Vander Elst.

"Et le principe avec les vitrines, ce qui est le plus important, c'est la flexibilité du travail et le choix des horaires".

AFP

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