Les résidents n'en veulent plus

Le tourisme de masse va-t-il "s'autodétruire"?

  • PubliĂ© le 29 septembre 2017 Ă  20:26
  • ActualisĂ© le 30 septembre 2017 Ă  01:31
Manifestation Ă  Barcelone, le 10 juin 2017, contre la gestion des logements touristiques dans la ville catalane

"Nous vous détestons!": à Barcelone ou Venise, les mouvements anti-touristes portés par des résidents exaspérés illustrent les limites d'une industrialisation du voyage qui s'est emballée, au risque de "s'autodétruire", selon des analystes.


Cet été, des actions coup de poing ont été menées dans plusieurs villes espagnoles par des groupes d'habitants, pour dénoncer les effets néfastes sur leur quotidien du déferlement de dizaines de millions de vacanciers.
Des formes de "tourismophobie" montent aussi depuis des annĂ©es Ă  Venise, Dubrovnik, Ibiza, GĂ©rone ou Majorque, oĂč les flots de visiteurs grossissent toujours plus.
Mais ce "touriste" - accusé de tous les maux - n'est bien souvent que "le bouc-émissaire d'un malaise qui en cache un autre, celui de sociétés fragmentées par l'industrie du tourisme", relÚve l'anthropologue Jean-Didier Urbain, au dernier jour du salon professionnel du Tourisme Top Resa à Paris.
Le tourisme massif produit "des effets extrĂȘmement clivants sur la population locale: d'un cĂŽtĂ© des gens s'enrichissent, et de l'autre des gens subissent, sont prolĂ©tarisĂ©s et marginalisĂ©s", souligne-t-il Ă  l'AFP.
"Et un voyageur, quel qu'il soit, est un éternel intrus. Son intrusion est toujours plus ou moins bien vécue par rapport à ce que cela apporte, et rapporte, aux +visités+", résume M. Urbain qui enseigne à l'université Paris V.
Dans ces villes saturĂ©es Ă  longueur d'annĂ©e, "il finit par y avoir une rupture d'Ă©quilibre entre la vie quotidienne des habitants et une activitĂ© touristique qui gĂ©nĂšre trop de nuisances, avec des gens qui viennent avant tout pour faire la fĂȘte sans respect des populations locales", relĂšve Didier Arino, directeur du cabinet Protourisme.
MĂȘme sans faire d'excĂšs, les vacanciers peuvent faire les frais de rĂ©sidents hostiles: "notre appartement Airbnb Ă  Barcelone avait une terrasse sur laquelle donnaient les fenĂȘtres des Ă©tages supĂ©rieurs. Le soir on y a dĂźnĂ©, on n'a pas fait particuliĂšrement de bruit mais au matin, la terrasse Ă©tait constellĂ©e d'oeufs pourris Ă©crasĂ©s, une habitude apparemment de certains habitants de l'immeuble", raconte Anne-Laure, Française de 41 ans.
Car ce sont avant tout les problÚmes liés à l'hébergement des vacanciers qui crispent les locaux, au-delà du bruit ou de la disparition des commerces de proximité au profit d?échoppes à touristes.


- Quotas de touristes? -


Le boom des locations saisonniÚres de type Airbnb a fait grimper les prix de l'immobilier, évinçant de certains quartiers les classes populaires mais aussi certaines classes moyennes.
"On va avoir une démultiplication dans ces zones si les pouvoirs publics ne prennent pas des mesures de régulation des logements saisonniers", estime Didier Arino.
Pour l'anthropologue Saskia Cousin, "il ne s'agit pas d'interdire une pratique qui révÚle l'inadéquation du systÚme hÎtelier - notamment pour les familles - et comble un besoin réel; mais le rÎle des politiques publiques n'est-il pas aussi de protéger les habitants?", s'interroge-t-elle.
"Barcelone et Venise ne sont pas des cas isolés mais révÚlent ce que l'on savait déjà depuis une quinzaine d'années: la perte de contrÎle des pouvoirs publics face au phénomÚne touristique", résume Mme Cousin qui a co-signé un ouvrage intitulé "Sociologie du tourisme".
Et elle souligne aussi que "le problÚme, bien connu, est que le développement touristique est exponentiel, et que passé certains seuils, il est trÚs difficile de revenir en arriÚre".
D'autant que l'industrie du tourisme est souvent une manne financiÚre pour ces destinations: en Espagne, le secteur représente plus de 11% du PIB.
"La solution serait de fixer un quota de résidents par rapport à la population locale pour la protéger, comme en Autriche ou en Suisse", avance Jean-Didier Urbain.
Mais "en l'état, on observe que, d'une certaine maniÚre, le tourisme est en passe de s'autodétruire", résume Saskia Cousin, soulignant que "dans certaines stations, les saisonniers ne peuvent plus se loger puisque toutes les chambres sont louées à des vacanciers".
S'il a commencé à faire entendre sa voix, le mouvement anti-touristes pÚse encore bien peu face à ceux qu'il veut décourager. "Quand une ville devient véritablement hostile au touriste, le touriste ne vient plus", assure Jean-Didier Urbain.

- © 2017 AFP

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