Il traverse les paysages dĂ©sertiques de l'ouest irakien et voit dĂ©filer cimetiĂšres de voitures, chars calcinĂ©s et bĂątiments effondrĂ©s: depuis un mois, Imed Hassoun conduit de nouveau le train reliant Bagdad Ă Fallouja, ancien berceau jihadiste. Si le groupe Etat islamique (EI) a Ă©tĂ© chassĂ© de cette ville depuis 2016, les stigmates des durs combats menĂ©s par les forces irakiennes restent visibles tout le long du trajet et mĂȘme sur les rails qui portent encore des traces des mines plantĂ©es par l'EI.
VĂȘtu de l'uniforme blanc et bleu marine des chemins de fer irakiens, Imed Hassoun a effectuĂ© les liaisons Bagdad-Fallouja quotidiennement durant des annĂ©es, mĂȘme pendant les nombreuses pĂ©riodes agitĂ©es vĂ©cues par l'Irak. Son co-pilote et lui ont bravĂ©, les mains sur les manettes de leur locomotive, les batailles lancĂ©es par les forces amĂ©ricaines dans la rĂ©gion de Fallouja aprĂšs l'invasion de 2003, et les violences confessionnelles. Mais la percĂ©e fulgurante de l'EI en 2014 a eu raison du trafic ferroviaire, nĂ© un siĂšcle plus tĂŽt. "Je ne pensais pas qu'un train repasserait un jour par ici", s'exclame le "capitaine" Hassoun, conducteur depuis 30 ans, qui pousse son train DMU de fabrication chinoise jusqu'Ă 100 km/h, mais pas plus, pour ne pas Ă©prouver la soliditĂ© de rails rĂ©parĂ©s grĂące au dĂ©vouement des employĂ©s de la ligne.
- "Les gens rigolaient" -
"Quand on a commencé les travaux (de réfection), les gens se moquaient de nous", se rappelle Youssef Thabet, l'ingénieur-chef des chemins de fer à Fallouja. "Mais lorsque le premier convoi est entré en gare, les gens ont été obligés d'y croire et maintenant ils réclament plus de trains", poursuit-il. L'ancienne gare n'est qu'une ruine, un préfabriqué avec des chaises en plastique la remplace. Pour les passagers, le train maintient un lien vital avec la capitale. Il est l'unique alternative aux routes poussiéreuses et embouteillées qui offrent parfois de mauvaises surprises quand les forces de sécurité obligent les minibus à faire demi-tour sans explication.
Pendant des années, Ali Ahmad a pris chaque semaine le minibus pour rejoindre sa cité universitaire à Bagdad. Aujourd'hui, pour sa derniÚre année de médecine, cet Irakien de 26 ans se félicite de pouvoir "réviser dans un wagon climatisé pendant l'heure et demie de trajet et sans subir la fumée des cigarettes".
Dans le wagon-bar oĂč un Ă©cran affiche la tempĂ©rature extĂ©rieure (43 degrĂ©s) et la vitesse du train, Sinan Majid, 28 ans, entre avec des cartons remplis dans les mains. Il a achetĂ© Ă Bagdad des habits pour achalander son magasin de Fallouja."Avec le train, on connaĂźt le temps de trajet et il n'y a pas de retard", affirme Ă l'AFP ce commerçant.
Ce train est aussi une aubaine pour Lamia Ahmed. Il permet à cette institutrice de 39 ans de pouvoir effectuer ses démarches administratives à Bagdad avant que les bureaux ne ferment. Et surtout, renchérit Omar Khalil, un coiffeur de 38 ans venu à Bagdad acheter des piÚces pour sa voiture, "un billet coûte 2.000 dinars", soit moins de 1,5 euro. Alors qu'il faut compter "3.500 dinars en minibus et jusqu'à 10.000 en taxi" collectif, poursuit l'homme installé sur une des banquettes recouvertes de tissu rouge.
- "90% de dégùts" -
Chaque jour, le train blanc décoré du logo rouge et vert des chemins de fer irakiens quitte Fallouja à 06H45 pour parcourir les 65 kilomÚtres qui la sépare de Bagdad, dont il repart à 15H00, un horaire calibré pour les étudiants et les fonctionnaires. A son bord, "une moyenne de 250 voyageurs font l'aller-retour chaque jour", explique à l'AFP le directeur des transports dans la province d'Anbar, Abdel Moutalleb Saleh. Autant de véhicules "en moins dans les embouteillages", souligne-t-il.
L'Irak, qui compte 2.000 km de voies ferrées et était raccordé dÚs 1940 à Istanbul, prévoit de relancer le transport ferroviaire tous azimuts.
Pour le moment, la ligne reliant Bagdad à Akashat, prÚs de la frontiÚre syrienne, ne fonctionne que sur une portion trÚs limitée, jusqu'à Fallouja, indique Taleb Jawad Kazem, adjoint au directeur général des chemins de fer. Mais les lignes vers Bassora, à la pointe sud du pays, et vers la ville sainte chiite de Kerbala (centre), n'ont jamais cessé de fonctionner. Et des travaux sont en cours pour rouvrir les liaisons au nord de Bagdad vers Baiji, Tikrit et Samarra.
En 2016, l'Irak avait investi 137 millions de dollars (118 millions d'euros) pour acheter 12 nouveaux trains Ă la Chine. Mais on est encore bien loin des 72 liaisons quotidiennes assurĂ©es Ă la grande Ă©poque des chemin de fer irakiens, juste avant l'embargo imposĂ© au rĂ©gime de Saddam Hussein dans les annĂ©es 1990. La tĂąche est titanesque pour que le train atteigne de nouveau la Syrie ou mĂȘme Mossoul, deuxiĂšme ville du pays situĂ©e dans le Nord et occupĂ©e par l'EI durant trois ans, jusqu'en juillet 2017.
LĂ oĂč l'EI est passĂ© "les rails, les gares, les Ă©quipements et les ponts et tunnels ont Ă©tĂ© endommagĂ©s Ă plus de 90%", affirme M. Kazem Ă l'AFP.
Sur les parcours rĂ©habilitĂ©s, si les violences ont diminuĂ©, un autre danger guette: les enfants dĂ©s?uvrĂ©s des quartiers informels construits de bric et de broc le long des voies. A chaque passage du train, des petites grappes de garçonnets jettent des pierres, fĂȘlant les vitres.
Â
- © 2018 AFP




