Bucarest

L'écrivain centenaire qui galvanise les manifestants roumains

  • PubliĂ© le 28 juin 2018 Ă  15:51
  • ActualisĂ© le 28 juin 2018 Ă  16:03
Le philosophe roumain Mihai Sora manifeste devant le bureau du Premier ministre Ă  Bucarest, le 24 juin 2018

Lorsque les manifestants acclament le nom de Mihai Sora dans la nuit de Bucarest, les non-initiés sont surpris de découvrir un écrivain de 101 ans, à la silhouette fluette, devenu en quelques mois le porte-voix de la mobilisation contre les "dérives" du gouvernement.

Chapeau noir, vĂȘtements sombres, on ne peut pas dire que cet homme discret cherche la lumiĂšre. Mais quand il se fraye un chemin dans la foule qui accuse le pouvoir roumain de vouloir museler la justice, les sollicitations pleuvent.

Courtois, il s'incline chaque fois qu'un manifestant vient lui serrer la main.
"Il symbolise le respect pour la justice et la vérité", s'enflamme Laurentiu Dumitrescu, 63 ans, ému aprÚs avoir échangé quelques mots avec lui.
"Son enthousiasme est contagieux", confie Tincuta, une économiste ùgée de 51 ans, tandis que Georgiana Chesei, 36 ans, voit dans son engagement "une leçon pour les plus jeunes". D'autres manifestants lui donnent du "Maestro !"


- Avec humour -


Le philosophe centenaire était jusqu'ici plutÎt connu pour des essais au titre abscons comme "Du dialogue intérieur, fragment d'une anthropologie métaphysique" (Gallimard, 1947). Son compte Facebook rassemble aujourd'hui 100.000 followers qui se délectent de ses messages politiques pleins d'humour. Et Mihai Sora juge désormais que sa place est dans la rue, aux cÎtés de ses compatriotes.
Depuis plus d'un an, la Roumanie a vu naßtre dans une partie de la société civile un vaste mouvement de protestation contre la réforme judiciaire que les sociaux-démocrates (PSD) ont entrepris de faire adopter en plusieurs volets, depuis leur retour au pouvoir fin 2016.
Selon leurs dĂ©tracteurs, ces changements ont pour but de restreindre l'indĂ©pendance de la justice pour permettre aux Ă©lus visĂ©s par des enquĂȘtes d'Ă©chapper aux poursuites.


Le gouvernement réplique qu'il veut corriger les "abus" des magistrats anticorruption.
L'homme fort du PSD Liviu Dragnea, qui vient d'ĂȘtre condamnĂ© Ă  de la prison ferme en premiĂšre instance, aprĂšs un premiĂšre peine de prison avec sursis en 2016, a multipliĂ© les discours conspirationnistes, se disant victime d'un "Etat parallĂšle" qui souhaiterait renverser la majoritĂ©.
"Je suis venu pour ĂȘtre aux cĂŽtĂ©s de mon peuple qui souffre et qui veut que la justice prĂ©vale", lance Mihai Sora sous les applaudissements, lors de l'une des manifestations qui ont lieu quasiment tous les jours Ă  Bucarest et dans les grandes villes roumaines.


- "Bouge, papy!" -


Quand il n'est pas dans la rue, il poste sur Facebook un sarcastique "rapport d'activitĂ© de l'Etat parallĂšle" ou le rĂ©cit du soir oĂč un gendarme lui a lancĂ©, dans une manifestation: "allez, bouge, papy". Lorsque M. Dragnea traite ses opposants de "rats", le centenaire assume cette appellation, crĂ©ant le hashtag #JeSuisSobolan" (rat, en roumain).


Et d'adresser un appel à ses amis virtuels: "Chers rats, nous nous retrouvons ce soir comme d'habitude, l'été s'annonce chaud".
"Je suis un citoyen conscient de ses droits mais surtout de ses devoirs (...)", explique à l'AFP le philosophe. "Ce qui m'inquiÚte le plus c'est le destin à long terme de ce pays", ajoute-t-il, déplorant les "dérives, tantÎt à droite, tantÎt à gauche" du pouvoir politique dans cette ancienne dictature communiste marquée par l'instabilité et les scandales ayant affecté ses dirigeants depuis le retour de la démocratie, fin 1989.


Mihai Sora est loin d'ĂȘtre un hĂ©ros pour tout le monde: le sĂ©nateur social-dĂ©mocrate Serban Nicolae le traite d'"arrogant" et de "stalinien", Ă©voquant les annĂ©es 1948-1949 oĂč l'Ă©crivain fut embauchĂ© au ministĂšre --communiste-- des Affaires Ă©trangĂšres. NĂ© en novembre 1916, M. Sora a fait ses Ă©tudes en France, puis travaillĂ© entre 1945 et 1948 comme chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) Ă  Paris.


En 1948, il rentre dans son pays natal, devenu un satellite de l'Union soviĂ©tique, pensant n'y passer qu'une dizaine de jours. Le rĂ©gime communiste l'empĂȘchera de repartir. Fils d'un prĂȘtre dans un pays qui prĂŽnait l'athĂ©isme, il fut Ă  plusieurs reprises contraint d'abandonner son travail dans l'Ă©dition et a subi les rigueurs du rĂ©gime totalitaire. "Pendant des annĂ©es, confiait-il rĂ©cemment, j'ai Ă©tĂ© surveillĂ©, mon tĂ©lĂ©phone Ă©coutĂ© et ma correspondance lue... Les dossiers de la Securitate (la police politique communiste, ndlr) me visant sont accablants".

- © 2018 AFP

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