Forces de l'ordre

Les policiers affectés au "petit judiciaire" ont le blues

  • PubliĂ© le 22 juillet 2017 Ă  13:11
La Direction régionale de la police judiciaire de Paris (DRPJ) plus connue sous le nom de  "36 quai des OrfÚvres", le 30 juin 2017 à Paris

C'est l'un des aspects du "malaise" policier: derriĂšre les grosses affaires de la police judiciaire, les enquĂȘteurs qui traitent la dĂ©linquance au quotidien ont "l'impression de vider la mer avec un dĂ© Ă  coudre".

Selon la profession, les mĂ©tiers de l'investigation jadis au coeur de l'imaginaire policier, des brigades du Tigre au mythe du "36" quai des OrfĂšvres, courent aujourd'hui le risque d'ĂȘtre dĂ©laissĂ©s. En cause notamment, la lourdeur des procĂ©dures.

"On a assisté à un déclassement total en quelques années. Il y a quarante ans, faire du judiciaire, c'était une promotion dans une carriÚre", déplore un commandant d'une sûreté départementale, blanchi sous le harnais.
"Il y a une vraie crise de la filiÚre. Surtout dans les services de sécurité publique qui sont les plus exposés au phénomÚne de la délinquance. C'est moins vrai dans les services spécialisés", observe le procureur d'une importante juridiction.

Les syndicats, eux, n'hĂ©sitent plus Ă  parler de "crise des vocations" jusque dans les services judiciaires les plus prestigieux. Signe de ce malaise latent, le mouvement inĂ©dit de demandes de retrait des habilitations d'officier de police judiciaire (OPJ), les chevilles ouvriĂšres des enquĂȘtes policiĂšres, pour protester contre les lourdeurs croissantes de la procĂ©dure pĂ©nale.

Selon un décompte du ministÚre de l'Intérieur, cette démarche débutée à l'automne dernier et dont la portée est essentiellement symbolique, concerne 2.500 policiers. "Le mal est important", juge David-Olivier Reverdy, du syndicat de gardiens de la paix et de gradés Alliance.

L'organisation syndicale vient de dĂ©voiler une enquĂȘte menĂ©e auprĂšs de 8.852 policiers et destinĂ©e Ă  cerner les contours de cette "crise de l'investigation", particuliĂšrement notable dans ce que le jargon nomme le "petit" et le "moyen" judiciaire. 81,74% des policiers interrogĂ©s exerçant leur mĂ©tier en sĂ©curitĂ© publique dĂ©clarent ne pas arriver Ă  faire face Ă  la charge de travail d'investigation. L'enquĂȘte relĂšve aussi que "32% des sondĂ©s passent plus de 50% de leur temps Ă  rĂ©diger des actes administratifs et statistiques" et Ă©voque en creux des enquĂȘteurs chez qui "le sentiment d'impuissance" se conjugue Ă  "celui de lassitude". Souvent prompt Ă  dĂ©noncer les entraves au travail policier, le syndicat Alliance noircirait-il le tableau?

- "Filocher les voyous" -

"La fonctionnarisation de l'investigation a tuĂ© le cĂŽtĂ© magique de l'enquĂȘte policiĂšre, son inventivitĂ©", reconnaĂźt une commissaire. "Avant on passait 70% du temps dehors Ă  filocher les voyous. Maintenant, 90% du temps c'est de la procĂ©dure. Dans les brigades de sĂ»retĂ© urbaine, ils ne sortent pratiquement plus", renchĂ©rit un commandant.
"Il y a 20 ans, un PV de garde Ă  vue tenait en dix lignes. Aujourd'hui, c'est trois pages", se dĂ©sole encore un commissaire de banlieue parisienne quand un responsable s'interroge: "Le petit contentieux de masse rĂ©pond au mĂȘme formalisme que celui des crimes. Est-il pertinent que les rĂšgles de la garde Ă  vue de Michel Fourniret soient les mĂȘmes que celles du mec qui vole chez Auchan ?"

Le Premier ministre Edouard Philippe a rĂ©cemment promis de simplifier la procĂ©dure pĂ©nale pour que les forces de l'ordre "soient libĂ©rĂ©es de la complexitĂ© administrative". La question a Ă©tĂ© abordĂ©e mercredi entre GĂ©rard Collomb et la garde des Sceaux Nicole Belloubet. "L'oralisation d'un certain nombre de procĂ©dures et la simplification des cadres d'enquĂȘte" sont quelques-unes des pistes avancĂ©es par le ministre de l'IntĂ©rieur.
"On est prudent. Par le passé, il y a eu de grandes déclarations d'intention qui ont été autant de coups d'épée dans l'eau. Il ne faut pas rester à des mesurettes", plaide Jérémie Dumont, secrétaire national du syndicat des commissaires de la police nationale (SCPN).

Certification du mĂ©tier d'investigateur, augmentation de la garde Ă  vue initiale de 24H Ă  48H, oralisation de la procĂ©dure, refondation du cadre d'enquĂȘte, instructions automatique du parquet pour certains actes: les syndicats ont dĂ©jĂ  prĂ©parĂ© leurs listes de demandes.

Un commissaire francilien s'inquiĂšte, lui, des consĂ©quences du "dĂ©samour du judiciaire: "On commence d'abord par de la voie publique. Les plus motivĂ©s deviennent ensuite enquĂȘteurs. Mais ces gens-lĂ  se rarĂ©fient. Quand on rentre dans la police, on veut tout de suite intĂ©grer les grandes brigades, la Crim', les Stups'. Mais pour faire un bon spĂ©cialiste, il faut d'abord faire ses preuves comme gĂ©nĂ©raliste."

AFP

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