Des "universités du jihad"

Les prisons d'Irak, nouveau vivier pour les jihadistes?

  • PubliĂ© le 9 mai 2019 Ă  14:49
  • ActualisĂ© le 9 mai 2019 Ă  14:59
L'Irak se propose de juger jihadistes locaux et étrangers mais ses prisons surpeuplées et minées par la corruption comme d'autres institutions du pays, pourraient redevenir les "universités du jihad" qu'elles ont déjà été

L'Irak se propose de juger jihadistes locaux et étrangers mais ses prisons surpeuplées et minées par la corruption comme d'autres institutions du pays, pourraient redevenir les "universités du jihad" qu'elles ont déjà été, préviennent des experts.

La dĂ©tention a Ă©tĂ© un moment-clĂ© pour nombre de figures jihadistes, Ă  commencer par Abou Bakr al-Baghdadi, le chef du groupe Etat islamique (EI) qui a perdu son dernier bastion fin mars en Syrie et dont le sort est inconnu. AprĂšs l'invasion des Etats-Unis de l'Irak en 2003, il a Ă©tĂ© dĂ©tenu au camp Bucca, immense prison installĂ©e par les AmĂ©ricains dans le sud de l'Irak fermĂ©e en 2009. Ce centre de dĂ©tention, oĂč se cĂŽtoyaient dignitaires dĂ©chus du rĂ©gime de Saddam Hussein et nĂ©buleuse jihadiste, avait Ă©tĂ© surnommĂ© "l'universitĂ© du jihad".

Au-delĂ  des cellules dĂ©jĂ  actives au sein mĂȘme des prisons, la dĂ©tention peut faciliter l'enrĂŽlement de nouvelles recrues, indique Fadel Abou Reghif, expert en questions stratĂ©giques. "De nombreux dĂ©tenus sont des idĂ©ologues prosĂ©lytes, ils ont un fort pouvoir de persuasion et peuvent endoctriner leurs codĂ©tenus", affirme-t-il Ă  l'AFP.

- Prisons surpeuplées -

La solution est la "mise à l'isolement", estime Hicham al-Hachémi, spécialiste des mouvements radicaux, mais elle nécessiterait de coûteux travaux. De plus, ajoute Belkis Wille, de l'ONG Human Rights Watch (HRW), "les cellules sont surpeuplées, au point que nous avons connaissance de détenus morts en prison, pas seulement en raison de tortures, mais aussi de la surpopulation".

Selon des sources judiciaires, les cellules de 20 mÚtres carrés prévues pour accueillir 20 détenus renferment actuellement jusqu'à 50 détenus, alors que des sources sécuritaires font état d'un taux d'occupation des prisons irakiennes de "150%".
Pour Mme Wille, les prisons d'Irak ne peuvent donc en aucun cas "accueillir les milliers de dĂ©tenus qui pourraient potentiellement y ĂȘtre envoyĂ©s". En attendant, ceux-lĂ  sont dĂ©tenus dans des geĂŽles des services de sĂ©curitĂ©, subissant dans certaines des "tortures", selon des dĂ©fenseurs des droits humains.

Tous ou presque viennent des rĂ©gions sunnites qui ont Ă©tĂ© occupĂ©es par l'EI puis dĂ©vastĂ©es par les combats pour le chasser, et oĂč les habitants disent toujours attendre une reconstruction des autoritĂ©s dominĂ©es par les chiites. C'est sur cette frustration que l'EI, organisation ultraradicale sunnite, "pourra jouer sur le sentiment d'injustice qu'ils ressentent", prĂ©vient M. Abou Reghif.

Et avec 20.000 personnes arrĂȘtĂ©es pour liens prĂ©sumĂ©s avec l'EI selon des Ă©tudes --sĂ»rement bien plus selon les dĂ©fenseurs des droits humains--, le bouillon de culture pĂ©nitentiaire "va donner naissance Ă  un nouveau Bucca", martĂšle-t-il. DĂ©jĂ , renchĂ©rit M. HachĂ©mi, "l'EI a mis sur pied (en prison) un rĂ©seau (...) entre les dĂ©tenus jihadistes avec des relais de communication".

Des informations sortent ou entrent ainsi en prison ou d'une prison à l'autre, "notamment grùce aux épouses, mÚres et soeurs, seules autorisées à se rendre au parloir", affirme une source pénitentiaire. Pour le centre Soufan spécialisé dans la sécurité, Bagdad et ses alliés n'ont jusqu'ici pas trouvé de parade à cette menace.
"Le systĂšme judiciaire irakien est totalement dĂ©passĂ©", accuse-t-il. Dans le mĂȘme temps, "les pays occidentaux, dont de nombreux combattants sont originaires, n'assument pas leurs responsabilitĂ©s vis-Ă -vis de leurs ressortissants".

- Corruption -

Récemment, l'Irak leur a proposé de juger le millier d'étrangers aux mains des Kurdes de Syrie en échange d'au moins deux milliards de dollars. Mais, rappellent des sources occidentales inquiÚtes, des évasions ou des attaques contre des prisons ont déjà eu lieu en Irak par le passé. Dans les années d'insurrection et de violences confessionnelles qui ont suivi l'invasion américaine de 2003, des centaines de jihadistes, d'Al-Qaïda à l'époque, dont des étrangers, étaient parvenus à s'enfuir de prison.

Car dans le 12e pays le plus corrompu au monde, mĂȘme sans violence, certains peuvent acheter leur libertĂ©, assure M. HachĂ©mi qui estime que "la corruption dans les prisons a atteint un trĂšs haut niveau". Pour le moment, estime Mme Wille, une seule chose est sĂ»re Ă  Bagdad: "les autoritĂ©s ne veulent absolument pas d'un nouveau camp Bucca". Et, poursuit-elle, "c'est en partie pour cela que de nombreux accusĂ©s sont condamnĂ©s Ă  la peine de mort ou Ă  la perpĂ©tuitĂ©". "L'idĂ©e, c'est qu'ils ne ressortent jamais" de prison pour empĂȘcher la menace qu'ils constitueraient une fois dehors.

AFP

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