"Shah Marai adorait raconter des blagues salĂ©es", se souvient Allison Jackson, cheffe du bureau de Kaboul, en Ă©voquant la mĂ©moire du chef photographe du bureau de l'AFP, tuĂ© il y a quelques jours dans un attentat. "Ses yeux bleu-vert et perçants brillaient malicieusement en en partageant une avec vous. Et il riait avant mĂȘme d'en dĂ©livrer la chute". "C'est sa gĂ©nĂ©rositĂ© et sons sens de l'humour qui manqueront le plus Ă ceux qui le connaissaient"raconte la journaliste dans un making-of intitulĂ© "Le rire de Shah Marai". Nous en publions des extraits ci-dessous
Shah Marai adorait raconter des blagues salĂ©es. Ses yeux bleu-vert et perçants brillaient malicieusement en en partageant une avec vous. Et il riait avant mĂȘme dâen dĂ©livrer la chute.Mes collĂšgues de Kaboul mâavaient avertie de son sens de lâhumour particulier quand jâai rejoint le bureau en aoĂ»t 2017. Au dĂ©but, je pensais quâil cherchait Ă me provoquer parce que jâĂ©tais la cheffe et lâune des rares femmes de lâĂ©quipe. Jâai vite compris que câĂ©tait juste sa façon dâĂȘtre. Il adorait faire rire les autres.
Le photographe est mort le lundi 30 avril 2018 avec huit autres journalistes dans un double attentat dans la capitale afghane revendiquĂ© par le groupe de lâEtat islamique.
Il sâĂ©tait prĂ©cipitĂ© sur le lieu dâun attentat suicide, comme tant de fois avant. Il Ă©tait sur place avec un groupe de journalistes quand la deuxiĂšme explosion, visant la presse, est survenue.
- Une mort prématurée -
Sa mort prĂ©maturĂ©e a laissĂ© un grand vide dans la vie de beaucoup de monde. Il Ă©tait le plus ancien employĂ© de lâĂ©quipe de lâAFP Ă Kaboul, qui lâavait Ă©levĂ© au statut de pilier de la tribu, un " grand-pĂšre ", comme il aimait en rire. Shah Marai avait 41 ans. Figure emblĂ©matique de la communautĂ© soudĂ©e des, -plutĂŽt jeunes-, journalistes afghans, Shah Marai Ă©tait autant admirĂ© que respectĂ©. Il faisait partie de ces rares vĂ©tĂ©rans qui avaient eu le courage de prendre des photos sous le rĂ©gime des talibans, au prix de risques immenses.
En Afghanistan, la proximitĂ© de la mort noue des liens trĂšs forts entre collĂšgues, avec le souci quâil faut veiller chacun sur lâautre. Cette solidaritĂ© sâest exprimĂ©e de façon intense cette semaine passĂ©e avec des messages de condolĂ©ances et de sympathie adressĂ©s en nombre au bureau de lâAFP depuis le monde entier. Ils ont procurĂ© un certain rĂ©confort Ă une Ă©quipe qui lutte pour faire son deuil dâun collĂšgue cher Ă son cĆur et dâamis proches.
Le talent impressionnant et la sensibilitĂ© de Shah Marai comme photographe a Ă©tĂ© cĂ©lĂ©brĂ©e universellement ces derniers jours. Mais câest sa gĂ©nĂ©rositĂ© et sons sens de lâhumour qui manqueront le plus Ă ceux qui le connaissaient.
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Shah Marai en images #AFP pic.twitter.com/3sG50ccYNl
â Agence France-Presse (@afpfr) 30 avril 2018
- Un bureau désormais presque vide -
La journĂ©e de lâĂ©quipe dĂ©marrait presque invariablement avec les blagues que Shah Marai, -gĂ©nĂ©ralement premier arrivĂ© au bureau-, avait postĂ©es sur Facebook, provoquant des fous-rires dans la salle.
(...) Le jour de sa mort, il y a eu une certaine confusion pour dĂ©terminer son Ăąge. Il avait 41 ans, comme il sâest avĂ©rĂ©, mais il avait souvent plaisantĂ© sur le fait quâil Ă©tait dans la trentaine. Les afghans ne connaissent souvent pas leur Ăąge vĂ©ritable. Le mĂȘme soir je me suis souvenu quâil mâavait envoyĂ© ses informations personnelles quelques mois plus tĂŽt pour participer Ă un reportage sur la mission Resolute support de lâOtan en Afghanistan. Jâai retrouvĂ© sa date de naissance : 05/02/1977. Il avait encore tant de temps Ă vivre.
Sur son bureau dĂ©sormais presque vide dans le bureau de lâAFP se tient une photo de lui, vĂȘtu dâun gilet pare-balles bleu et portant un casque et deux appareils-photo. Il regarde calmement lâobjectif, un homme respirant une paisible confiance en soi.
Une couronne de fleurs fatiguĂ©e occupe le fauteuil de cuir noir dans lequel il sâinclinait avec les pieds posĂ©s sur le bureau. Le portrait de Shah Marai et de ses cinq fils (sa sixiĂšme enfant, une petite fille est nĂ©e peu avant le drame' - ndlr), quâil adorait, est accrochĂ© au mur. Mais ses appareils-photos et smartphones, quâil gardait toujours Ă portĂ©e de main pour parer au plus pressĂ©, ont Ă©tĂ© dĂ©truits par lâexplosion. Tout comme le cĆur de ceux qui lâaimaient.
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Shah Marai, chef photo de l'AFP à Kaboul, est mort lundi en couvrant un attentat-suicide. Ses amis et confrÚres ont lancé une cagnotte pour sa famille. Suite à de nombreuses demandes d'internautes, nous partageons le lien de cette cagnotte. Merci à vous
â Agence France-Presse (@afpfr) 4 mai 2018
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Shah Marai est le deuxiĂšme journaliste de lâAFP Ă ĂȘtre tuĂ© en Afghanistan en quatre ans. Son ami trĂšs cher Sardar Ahmad est mort avec sa femme et deux de ses trois enfants dans une attaque des talibans en 2014. Sa mort avait portĂ© un coup dĂ©vastateur Ă Shah Marai et au reste du bureau, mais il avait guidĂ© lâĂ©quipe dans ce deuil.
Aujourdâhui nous tentons de nous rĂ©conforter avec la croyance que tous deux sont rĂ©unis, se racontant des blagues, et se faisant bien rire lâun lâautre.
⹠Comme Shah Marai de nombreux journalistes, permanents ou occasionnels, et salariés de l'Agence France-Presse sont morts en mission depuis la création de l'Agence en 1944.
L'intégralité du making-of d'Allison Jackson est à retrouver ici
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