Making-of de la journaliste Allison Jackson, cheffe du bureau de Kaboul de l'AFP

Le rire de Shah Marai

  • PubliĂ© le 13 mai 2018 Ă  13:04
  • ActualisĂ© le 13 mai 2018 Ă  13:22
Shah Marai, chef photographe du bureau de l'AFP Ă  Kaboul, le 17 avril 2012

"Shah Marai adorait raconter des blagues salĂ©es", se souvient Allison Jackson, cheffe du bureau de Kaboul, en Ă©voquant la mĂ©moire du chef photographe du bureau de l'AFP, tuĂ© il y a quelques jours dans un attentat. "Ses yeux bleu-vert et perçants brillaient malicieusement en en partageant une avec vous. Et il riait avant mĂȘme d'en dĂ©livrer la chute". "C'est sa gĂ©nĂ©rositĂ© et sons sens de l'humour qui manqueront le plus Ă  ceux qui le connaissaient"raconte la journaliste dans un making-of intitulĂ© "Le rire de Shah Marai". Nous en publions des extraits ci-dessous

Shah Marai adorait raconter des blagues salĂ©es. Ses yeux bleu-vert et perçants brillaient malicieusement en en partageant une avec vous. Et il riait avant mĂȘme d’en dĂ©livrer la chute.Mes collĂšgues de Kaboul m’avaient avertie de son sens de l’humour particulier quand j’ai rejoint le bureau en aoĂ»t 2017. Au dĂ©but, je pensais qu’il cherchait Ă  me provoquer parce que j’étais la cheffe et l’une des rares femmes de l’équipe. J’ai vite compris que c’était juste sa façon d’ĂȘtre. Il adorait faire rire les autres.

Le photographe est mort le lundi 30 avril 2018 avec huit autres journalistes dans un double attentat dans la capitale afghane revendiquĂ© par le groupe de l’Etat islamique.

Il s’était prĂ©cipitĂ© sur le lieu d’un attentat suicide, comme tant de fois avant. Il Ă©tait sur place avec un groupe de journalistes quand la deuxiĂšme explosion, visant la presse, est survenue.

- Une mort prématurée -

Sa mort prĂ©maturĂ©e a laissĂ© un grand vide dans la vie de beaucoup de monde. Il Ă©tait le plus ancien employĂ© de l’équipe de l’AFP Ă  Kaboul, qui l’avait Ă©levĂ© au statut de pilier de la tribu, un " grand-pĂšre ", comme il aimait en rire. Shah Marai avait 41 ans. Figure emblĂ©matique de la communautĂ© soudĂ©e des, -plutĂŽt jeunes-, journalistes afghans, Shah Marai Ă©tait autant admirĂ© que respectĂ©. Il faisait partie de ces rares vĂ©tĂ©rans qui avaient eu le courage de prendre des photos sous le rĂ©gime des talibans, au prix de risques immenses.

En Afghanistan, la proximitĂ© de la mort noue des liens trĂšs forts entre collĂšgues, avec le souci qu’il faut veiller chacun sur l’autre. Cette solidaritĂ© s’est exprimĂ©e de façon intense cette semaine passĂ©e avec des messages de condolĂ©ances et de sympathie adressĂ©s en nombre au bureau de l’AFP depuis le monde entier. Ils ont procurĂ© un certain rĂ©confort Ă  une Ă©quipe qui lutte pour faire son deuil d’un collĂšgue cher Ă  son cƓur et d’amis proches.

Le talent impressionnant et la sensibilitĂ© de Shah Marai comme photographe a Ă©tĂ© cĂ©lĂ©brĂ©e universellement ces derniers jours. Mais c’est sa gĂ©nĂ©rositĂ© et sons sens de l’humour qui manqueront le plus Ă  ceux qui le connaissaient.

 

- Un bureau désormais presque vide -

La journĂ©e de l’équipe dĂ©marrait presque invariablement avec les blagues que Shah Marai, -gĂ©nĂ©ralement premier arrivĂ© au bureau-, avait postĂ©es sur Facebook, provoquant des fous-rires dans la salle.

(...) Le jour de sa mort, il y a eu une certaine confusion pour dĂ©terminer son Ăąge. Il avait 41 ans, comme il s’est avĂ©rĂ©, mais il avait souvent plaisantĂ© sur le fait qu’il Ă©tait dans la trentaine. Les afghans ne connaissent souvent pas leur Ăąge vĂ©ritable. Le mĂȘme soir je me suis souvenu qu’il m’avait envoyĂ© ses informations personnelles quelques mois plus tĂŽt pour participer Ă  un reportage sur la mission Resolute support de l’Otan en Afghanistan. J’ai retrouvĂ© sa date de naissance : 05/02/1977. Il avait encore tant de temps Ă  vivre.

Sur son bureau dĂ©sormais presque vide dans le bureau de l’AFP se tient une photo de lui, vĂȘtu d’un gilet pare-balles bleu et portant un casque et deux appareils-photo. Il regarde calmement l’objectif, un homme respirant une paisible confiance en soi.

Une couronne de fleurs fatiguĂ©e occupe le fauteuil de cuir noir dans lequel il s’inclinait avec les pieds posĂ©s sur le bureau. Le portrait de Shah Marai et de ses cinq fils (sa sixiĂšme enfant, une petite fille est nĂ©e peu avant le drame' - ndlr), qu’il adorait, est accrochĂ© au mur. Mais ses appareils-photos et smartphones, qu’il gardait toujours Ă  portĂ©e de main pour parer au plus pressĂ©, ont Ă©tĂ© dĂ©truits par l’explosion. Tout comme le cƓur de ceux qui l’aimaient.

 

Shah Marai est le deuxiĂšme journaliste de l’AFP Ă  ĂȘtre tuĂ© en Afghanistan en quatre ans. Son ami trĂšs cher Sardar Ahmad est mort avec sa femme et deux de ses trois enfants dans une attaque des talibans en 2014. Sa mort avait portĂ© un coup dĂ©vastateur Ă  Shah Marai et au reste du bureau, mais il avait guidĂ© l’équipe dans ce deuil.

Aujourd’hui nous tentons de nous rĂ©conforter avec la croyance que tous deux sont rĂ©unis, se racontant des blagues, et se faisant bien rire l’un l’autre.

‱ Comme Shah Marai de nombreux journalistes, permanents ou occasionnels, et salariĂ©s de l'Agence France-Presse sont morts en mission depuis la crĂ©ation de l'Agence en 1944.

L'intégralité du making-of d'Allison Jackson est à retrouver ici

 

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