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Montaigne, "superstar" d'un automne culturel Ă  Bordeaux

  • PubliĂ© le 22 septembre 2016 Ă  18:28
"Parce que c'estoyt luy (c'était lui). Parce que c'estoyt moy (c'était moi)", l'exemplaire dit "de Bordeaux" des Essais de Montaigne est l'unique existant annoté de son auteur. Photo prise le 16 septembre 2016 à Bordeaux

Plus "moderne" que jamais dans sa quĂȘte du dĂ©veloppement de soi et ses questionnements sur la vie, Montaigne est, cet automne, cĂ©lĂ©brĂ© dans une exposition Ă  Bordeaux, dont il fut maire.

Avec, pour joyau, l'édition 1588 des "Essais" annotés de sa main, exhibés pour la premiÚre fois en 25 ans.
"Parce que c'estoyt luy (c'était lui). Parce que c'estoyt moy (c'était moi)". Clairement lisible - et forcément émouvante - 428 ans plus tard, dans les marges des Essais, la fine écriture de Montaigne explore les raisons de sa profonde amitié avec le défunt La Boétie. C'est la pensée en train de s'écrire, l'introspection-sédimentation au coeur du cheminement de l'auteur: "je n'ai pas plus fait mon livre que mon livre m'a fait".
L'exemplaire dit "de Bordeaux" des Essais est l'unique existant annotĂ© de son auteur. Sorti pour la premiĂšre fois depuis 25 ans de la chambre forte oĂč il "vit" Ă  la BibliothĂšque de Bordeaux, c'est le joyau de l'exposition "Montaigne superstar" oĂč, Ă  dĂ©faut de pouvoir le toucher, le public peut feuilleter une version numĂ©risĂ©e, zoomant sur les "alleongeails", comme Montaigne appelait ses ajouts constants. Des ajouts qui formĂšrent le socle de l'Ă©dition posthume de 1595, celle qui nourrit les manuels scolaires d'aujourd'hui.
Interactive, éclectique, décalée, "Montaigne superstar" se veut une façon de "décomplexer le patrimoine", explique Justine Dujardin, conservateur du Patrimoine à la BibliothÚque. A commencer par l'affiche, signée du dessinateur Jul ("Silex and the city"), qui croque l'auteur en superhéros avec cape rouge et... collerette renaissance.
Concours de selfies (soi-mĂȘme en Montaigne), jeux de rĂŽle autour de l'univers de l'auteur, performances "battle-philo" Ă  partir de l'oeuvre, cafĂ©s littĂ©raires, etc: l'exposition (jusqu'au 17 dĂ©cembre) et les rendez-vous affĂ©rents font cĂŽtoyer patrimoine, Ă©rudition (avec interventions de "montaignistes") et clins d'oeil. Comme cette prĂ©sentation des Voyages de Montaigne en mode "chaĂźne d'info en continu" ou ce jeu de sociĂ©tĂ© sur l'univers de l'auteur, créé pour l'occasion, et que la BibliothĂšque espĂšre commercialiser.
En parallÚle à l'exposition, le Musée d'Aquitaine, musée phare de Bordeaux, lance une saison "Cultivons l'humanisme", avec quelques conférences sur Montaigne, autour d'une opération de financement participatif pour restaurer le cénotaphe du grand homme, tombeau classé monument historique et qui accuse le poids de ses quelque 420 ans.
"Superstar" ? En quoi Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592) seigneur terrien, conseiller, magistrat, maire de Bordeaux, diplomate courageux (trÚs briÚvement embastillé le 20 juillet 1588), voyageur, tour à tour trÚs impliqué dans la vie sociale et politique de son temps troublé mais aussi écrivain-penseur retiré dans sa tour (de Saint-Michel-de-Montaigne, en Dordogne), parle-t-il au XXIe siÚcle ?
- "Apprendre Ă  mourir" -
"Montaigne est Ă  la fois quelqu'un de trĂšs lointain et de trĂšs proche", dĂ©crypte Justine Dujardin. RĂ©solument original pour son Ă©poque, sa dĂ©marche des Essais place le "je" au centre, en une forme de longue lettre ouverte oĂč l'auteur rĂ©flĂ©chit et se raconte avec honnĂȘtetĂ©. Montaigne, prĂ©curseurs de blogs nombrilistes ? PlutĂŽt "une curiositĂ© toujours ouverte sur soi et sur le monde et un va-et-vient perpĂ©tuel entre les deux", rĂ©sume le philosophe Patrick Rodel, un des intervenants de l'exposition et des confĂ©rences dĂ©bats.
La mort, l'amour, l'amitié, la santé, la religion, le développement personnel, la connaissance de soi: Montaigne nous paraßt proche car il aborde, sans fard et de maniÚre accessible, des thÚmes qui nous touchent tous. GuÚre étonnant, dÚs lors, que celui pour qui "philosopher, c'est apprendre à mourir" ait connu ces derniÚres années une forte activité éditoriale. Et des succÚs de librairie tels que "Comment vivre, une vie de Montaigne en une question" de l'essayiste britannique Sarah Bakewell (2010), ou "Un été avec Montaigne" d'Antoine Compagnon (2013).
Et l'homme qui vécut les guerres de religion aurait sans doute pour notre époque troublée "un regard de tolérance et de tempérance" à apporter, spécule Justine Dujardin. Une "forme de modération, de respect mutuel, de refus de l'extrémisme", glisse, parmi les intervenants de l'exposition, un successeur de Montaigne à la mairie de Bordeaux, un certain Alain Juppé.

Par Philippe BERNES-LASSERRE - © 2016 AFP
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