Sac au dos, Nassira El Moaddem court.
Entre la banlieue et Paris, les cités et les plateaux télé. A 32 ans, la nouvelle patronne du Bondy Blog, passée par Canal+ et France 2, s'attelle avec aplomb à donner un nouveau souffle au média né en 2005 de l'embrasement des banlieues.Nordine Nabili, qui a régné pendant prÚs de 10 ans sur le "bunker" tapissé de moquette rose devenu le repaire des "blogueurs" des quartiers populaires, ne voyait "personne d'autre" pour lui succéder. Cet été, il a confié les clés à une journaliste aguerrie, mÚre de deux enfants, mais se souvient parfaitement de la jeune fille brune et déterminée qui poussa les portes du Bondy Blog en 2008.
A l'Ă©poque, Nassira El Moaddem, Ă©levĂ©e en Sologne par une mĂšre au foyer et un pĂšre ouvrier, vient de dĂ©crocher le diplĂŽme de Sciences-Po Grenoble. Elle rentre d'une annĂ©e Ă Istanbul oĂč elle a appris le turc, hĂ©site entre le journalisme et la diplomatie mĂȘme si un stage Ă l'ambassade de Damas l'a "vaccinĂ©e" -"trop protocolaire, trop loin des gens".
C'est une amie qui l'emmĂšne pour la premiĂšre fois dans la commune tranquille de Seine-Saint-Denis oĂč, trois ans plus tĂŽt, des journalistes suisses ont créé le Bondy Blog afin de couvrir Ă la racine les rĂ©voltes dĂ©clenchĂ©es par la mort de deux adolescents, Zyed Benna et Bouna TraorĂ©, dans un transformateur Ă©lectrique Ă Clichy-sous-Bois. EnvisagĂ© comme un mĂ©dia Ă©phĂ©mĂšre, le site, repris par des journalistes du cru, s'est finalement installĂ© dans le paysage mĂ©diatique en "racontant la banlieue autrement".
"Immédiatement, dans sa répartie, sa capacité à s'imposer, j'ai vu quelque chose de trÚs affirmé pour une jeune fille de 24 ans", raconte celui qui l'a adoubée.
Pierre Savary, directeur de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille (ESJ), qu'elle intÚgre aprÚs un passage par la "prépa égalité des chances" du Bondy Blog, décrit une "fille intelligente", "bourreau de travail", une "machine de guerre". Mais, pour certains de ses camarades de l'époque, c'est une personnalité "clivante", "qui existe dans l'opposition permanente".
- 'Islamophobie' et burkini -
Ses débuts à iTELE alors que son premier enfant a à peine quelques jours, son CV à rallonge ou encore ses multiples petits boulots en parallÚle de ses études attestent de fait d'une capacité de travail hors norme. "Elle dort trÚs peu", résume une blogueuse.
Lors de la traditionnelle confĂ©rence de rĂ©daction du mardi, la nouvelle rĂ©dactrice en chef et directrice a dĂ©jĂ assis son autoritĂ©. Face la vingtaine de "blogueurs" venus de toute l'Ile-de-France, pour la plupart trĂšs jeunes, elle distribue les encouragements, incite fortement Ă "partager" certains papiers sur Twitter. Et enterre sans Ă©tats d'Ăąme les sujets jugĂ©s sans intĂ©rĂȘt.
AprĂšs plusieurs annĂ©es passĂ©es Ă dĂ©crypter l'actualitĂ© Ă©conomique et sociale, pour iTELE et l'"?il du 20H" de France 2, oĂč elle a "adorĂ© travailler", la journaliste met la barre haut face Ă une rĂ©daction quasi-bĂ©nĂ©vole.
Quand on l'interroge sur ses défis, elle cite d'abord la transformation de l'association en une société de presse en ligne, afin d'assurer la pérennité du média, hébergé depuis deux ans par Libération. Sur le plan éditorial, elle entend "conserver l'ADN historique", "politique et engagé", en se concentrant sur les sujets qui préoccupent la périphérie : "l'islamophobie", "les discriminations dont sont victimes les habitants des quartiers populaires malgré les vaines promesses de la gauche au pouvoir", ou encore "le contrÎle au faciÚs".
Pour autant, Nassira El Moaddem se dĂ©fend avec vĂ©hĂ©mence de tout "militantisme" : "Notre rĂŽle est seulement de traiter des sujets qu'on n'aborde pas ou alors de façon caricaturale". Exemples? Le burkini, traitĂ© avec "hystĂ©rie" par les mĂ©dias, ou encore le "camp d'Ă©tĂ© dĂ©colonial" rĂ©servĂ© aux victimes du "racisme d'Etat", "loin d'ĂȘtre aussi sulfureux qu'on a voulu nous le faire croire".
"La génération de Nassira est beaucoup sur l'islam car c'est le débat qui les enferme là -dedans", estime Nordine Nabili. Pour lui, sa successeure est avant tout "une fille de son temps, en train de reformuler la profession". "On entendra parler d'elle pendant trÚs longtemps", prédit-il.
Par Sarah BRETHES - © 2016 AFP
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