Armes chimiques

Plongée au coeur du laboratoire de l'OIAC

  • PubliĂ© le 21 avril 2018 Ă  17:05
  • ActualisĂ© le 21 avril 2018 Ă  19:44
Essai d'une combinaison et d'un masque Ă  gaz au laboratoire de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques, le 20 avril 2018 Ă  Rijswijk, prĂšs de La Haye

Michael Barrett a un vieux téléphone à clapet.

Mais lorsque sa ligne d'urgence sonne, il dispose de seulement trois heures pour préparer le matériel de pointe d'experts déployés sur le site d'une attaque chimique présumée.
Alors que circulent des images épouvantables d'enfants et d'adultes paniqués, victimes présumées de gaz toxiques ou d'agents neurotoxiques en Syrie, le laboratoire et le magasin d'équipement de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC) bourdonnent d'activité.

Dans un bùtiment de deux étages, niché dans une petite zone industrielle de Rijswijk, ville de la banlieue de La Haye, au sud des Pays-Bas, une vingtaine d'employés travaillent ardemment depuis deux décennies pour débarrasser le monde des armes chimiques.
C'est ici que tout a commencĂ© pour la mission des experts chargĂ©s d'enquĂȘter dans la ville syrienne de Douma sur une attaque chimique prĂ©sumĂ©e perpĂ©trĂ©e sur des civils le 7 avril.

Sur fond d'indignations politiques et d'un besoin de rĂ©ponses de la population mondiale, les Ă©chantillons recueillis par les enquĂȘteurs de l'OIAC sont scellĂ©s et amenĂ©s au laboratoire, respectant une stricte chaĂźne de surveillance, pour une analyse minutieuse.
Cela fait 21 ans que Michael Barrett, ancien militaire, forme et équipe les experts volontaires pour se rendre sur les sites les plus toxiques de la planÚte. Lui aussi a été déployé.
"Bien sĂ»r, vous ĂȘtes nerveux, si vous ne l'ĂȘtes pas, il y a quelque chose qui ne va pas", confie l'homme de 61 ans lors d'une visite exclusive du laboratoire par une Ă©quipe de l'AFP.

- Equipement passé au crible -

Avant chaque dĂ©part, la tenue des enquĂȘteurs doit ĂȘtre vĂ©rifiĂ©e de la tĂȘte au pied, des combinaisons de protection imprĂ©gnĂ©es de carbone aux bottes en caoutchouc taille XXL pour couvrir les chaussures.
Il en est de mĂȘme pour les dĂ©tecteurs sophistiquĂ©s, tĂ©lĂ©phones satellites et kits mĂ©dicaux contenants des flacons d'antidotes aux agents neurotoxiques les plus mortels. L'Ă©quipement entier est passĂ© au crible.
"Imaginez-vous un masque à gaz dont la valve serait dans le mauvais sens", lùche cyniquement M. Barrett, principal technicien logistique et chef d'équipe du magasin d'équipement de l'OIAC.
Les mots d'ordre au laboratoire de Rijswijk restent "protection" de l'Ă©quipe et "prĂ©servation" de l'intĂ©gritĂ© de la science, pendant que les dirigeants politiques s'accusent et dĂ©nient l'utilisation d'armes chimiques en Syrie oĂč d'un agent innervant rare dans la paisible ville britannique de Salisbury.

Le moindre petit trou dans un gant peut s'avérer fatal si un agent neurotoxique mortel s'infiltre, à travers la peau, pour attaquer le systÚme nerveux. VX, l'agent neurotoxique le plus mortel, peut tuer en 20 minutes.
Les mesures de protection drastiques portent leurs fruits: aucun membre de l'équipe n'a été atteint au cours des 7.000 missions officielles - 10.000 en comptant les missions d'entraßnement - effectuées en 21 ans.
Le travail dangereux et méthodique de l'OIAC, qui compte environ 400 employés, a permis l'élimination de 96% des stocks mondiaux d'armes chimiques. Une performance qui lui a valu le prix Nobel de la paix en 2013.

"Le travail du chimiste analytique est l'un des plus dangereux ici car il consiste à prélever l'échantillon", explique Michael Barrett.
La plupart des experts sont des scientifiques qui n'avaient souvent jamais utilisé de masque à gaz avant de rejoindre l'OIAC. Désormais, ils sont capables d'oeuvrer en zone de guerre.
En 2012, une nouvelle piĂšce a Ă©tĂ© ajoutĂ©e Ă  des sacs dĂ©jĂ  lourds : un gilet pare-balles en kevlar, au cas oĂč ils essuiraient des coups de feu.

- Preuves sur le sol et dans le sang -

Une fois sur place, une équipe, composée de deux à vingt-cinq experts, scrute la zone à l'aide de détecteurs photométriques à flamme ou de spectromÚtres de mobilité ionique pour détecter tout agent toxique.
Travaillant dans des dĂ©lais serrĂ©s, parfois moins de vingt minutes, ils recueillent des Ă©chantillons sur le sol, la vĂ©gĂ©tation, ou mĂȘme sur des joints de fenĂȘtre en caoutchouc qui peuvent contenir des preuves de contamination pendant des semaines.
Les prélÚvements de sang et d'urine des victimes et l'analyse de tissus prélevés sur des morts sont également essentiels.
"Nous préférons prélever des échantillons sur les survivants car ils peuvent raconter leur histoire", affirme Marc-Michael Blum, directeur du laboratoire de l'OIAC.

Les échantillons de sang sont les plus révélateurs, dit-il. Ils peuvent contenir des traces d'agents neurotoxiques ou vésicants, comme la moutarde, jusqu'à trois mois aprÚs l'attaque.
Une fois les échantillons ramenés à Rijswijk, ils sont divisés et envoyés dans quelques laboratoires indépendants parmi la vingtaine certifiés par l'OIAC dans le monde. Dans la plus stricte confidentialité, ils préparent des rapports, compilés ensuite par La Haye, siÚge de l'organisation.
Avec toujours le mĂȘme objectif en tĂȘte : l'intĂ©gritĂ© de la preuve et des rĂ©sultats.

AFP

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