Dans des déballages de rue toujours plus vastes, sur les réseaux sociaux, à leurs voisins, ils vendent, achÚtent, revendent. Pour générer une mini-marge, tenir jusqu'à la fin de mois. Dans l'Argentine de Javier Milei à la veille de législatives, austérité et endettement intensifient les stratégies de résilience.
Sur 20 pĂątĂ©s de maisons, presque deux kilomĂštres, s'Ă©tire la "feria" de Villa Fiorito, faubourg populaire du grand Buenos Aires. Foire informelle, oĂč dimanche s'entassent sur des couvertures Ă mĂȘme le sol, des inventaires improbables: de vieux bacs Ă glaçons, un thermos sans bouchon, un pantalon, des revues, de l'Ă©lectromĂ©nager dĂ©labrĂ©, des produits vaisselle...
Tout est bon, explique une de ces "manteras" (de "manta", couverture), Gladys Gutierrez, 46 ans, qui Ă©tale produits de toilette, savons, lotions, vĂȘtements... Et raconte le jonglage permanent aux petites affaires, Ă mĂȘme la foire, sous le regard de Diego Maradona, l'idole nĂ©e dans le quartier et dont les fresques recouvrent les murs.
"Si je vois quelque chose bon marché, je l'achÚte et je le revends, et la plupart des voisins font pareil. Ils achÚtent, revendent, ainsi de suite, pour gagner un sou de plus".
Martin Gonzalez, "cartonero", ramasseur-récupérateur, dit aller réguliÚrement à la capitale aux riches poubelles, à 20 kilomÚtres, "pour récupérer des choses, qu'on ramÚne ici et qu'on revend, pour le quotidien".
- Endettement record -
Parfois "ça suffit pour le repas de midi, aprÚs il faut repartir chercher", explique-t-il devant son stand éclectique: un tuyau, des carafes, un débouche-évier, des casques de chantier..
"Les gens sont fatigués, en colÚre", gémit Gladys Gutierrez. Dont le mari, maçon qualifié, est sans travail "depuis un bon moment".
Plus de 200.000 emplois, entre public et privé, ont été perdus au cours des deux ans d'austérité budgétaire du président, l'ultralibéral Javier Milei, avec le secteur de la construction en premiÚre ligne, via le gel de chantiers publics.
Ces pertes d'emploi, une activitĂ© Ă©conomique anĂ©miĂ©e, ont empĂȘchĂ© une majoritĂ© d'Argentins de ressentir les bienfaits d'une inflation maĂźtrisĂ©e. A fortiori dans un pays oĂč plus de 40% l'emploi est informel. Comme en grande partie ici, Ă Villa Fiorito,
Selon un rapport de la Banque centrale, le taux de défaillance financiÚre des ménages a augmenté en août pour le dixiÚme mois consécutif, pour atteindre 6,6% du total des crédits, record depuis la création de cet indice en 2008.
Ici, "des gens s'endettent pour manger, dans le meilleur des cas s'endettent pour monter un petit négoce, mais à des taux exorbitants", explique Matias
Mora, politologue lui-mĂȘme originaire de Villa Fiorito. OĂč peu ont accĂšs au crĂ©dit, donc dĂ©pendent de prĂȘteurs informels, appliquant des intĂ©rĂȘts jusqu'Ă 40%, 50%.
- EcosystĂšme de survie -
Javier Milei se targue d'avoir fait baisser la pauvreté en 12 mois, en partie grùce à l'inflation jugulée, et un effort soutenu sur les allocations aux plus pauvres.
Mais à Fiorito, fief péroniste (opposition de centre-gauche), il n'a guÚre à attendre des législatives de mi-mandat dimanche: en 2023 à la présidentielle, il y avait obtenu un pùle 27% (55,7% au niveau national).
Néanmoins, l'endettement, le pluri-emplois contraint, les ventes informelles, n'ont nullement commencé avec le gouvernement Milei, souligne M. Mora.
Par contre, avec lui, ils se sont "approfondis et aggravés".
Selon une étude en mai du cabinet privé IETSE, 91% des ménages argentins étaient endettés: des dettes contractées, à plus de 85%, en 2024 ou 2025.
"Cela me rappelle beaucoup 2001", dit Juana Sena, 71 ans, en rĂ©fĂ©rence aux heures de la grande crise financiĂšre de 2001, qui mena Ă une explosion sociale (39 morts): "Aux coins de rue, on voit sur des tables des gens vendre des pĂątisseries ou pains faits maison, on voit des vĂȘtements Ă vendre, exposĂ©s aux fenĂȘtres".
En plus de ces ventes de rue, relĂšve Matias Mora, se dĂ©veloppe tout un monde de "manteros numĂ©riques", oĂč des milliers de participants, rĂ©partis par zones, vendent une poussette, un meuble, un plat maison... Dans l'urgence, le plus souvent. "A ce prix-lĂ , parce que j'ai besoin de l'argent aujourd'hui.
"Merci d'écrire en privé", indiquait une annonce cette semaine.
"C'est un nouvel écosystÚme (...) une logique de survie", estime M. Mora. "Les gens se débrouillent" et font preuve d'ingéniosité pour joindre les deux bouts, mais "au détriment de la santé mentale, de la santé physique, en s'épuisant".
AFP





