Pour les glaciologues, la joie de toucher le fond et ses mystĂšres

  • PubliĂ© le 23 novembre 2025 Ă  12:59
Ascension des membres de la mission scientifique Pamir-Ice-Memory vers le Kon Tchoukourbachi, dans le massif du Pamir, dans l'extrĂȘme est du Tadjikistan, le 25 septembre 2025

La main sur le cĂąble qui file dans les profondeurs du glacier du Pamir, Stanislav Koutouzov sent immĂ©diatement lorsque sa tĂȘte de carottage, 105 mĂštres plus bas, se fracasse sur la roche.

Il s'apprĂȘte Ă  remonter l'une des plus anciennes glaces au monde, aux mystĂšres climatiques jusque-lĂ  insondĂ©s.

"C'est le meilleur sentiment au monde", s'exclame dans un souffle le glaciologue russe dans les montagnes reculĂ©es de l'extrĂȘme est du Tadjikistan Ă  la frontiĂšre avec la Chine, oĂč un photographe de l'AFP a suivi en exclusivitĂ© l'expĂ©dition de 15 scientifiques en septembre.

La mission, à 5.810 mÚtres de haut, est historique: récupérer les carottes de glace les plus profondes jamais prélevées dans le massif du Pamir, l'un des plus hauts et des moins étudiés au monde, et mettre à disposition de la science l'une des archives les plus anciennes du climat.

Ces couches de glaces compactĂ©es pendant des siĂšcles, peut-ĂȘtre des millĂ©naires, peuvent renseigner sur les chutes de neige, les tempĂ©ratures, l'atmosphĂšre et les poussiĂšres du passĂ©.

L'espoir inavouĂ© est que ce soit la glace la plus ĂągĂ©e jamais prĂ©levĂ©e dans toute la zone dite de l'anomalie de Pamir-Karakoram, qui intrigue les climatologues car elle est la seule rĂ©gion montagneuse oĂč les glaciers semblent encore rĂ©sister au rĂ©chauffement.

- A dos de sherpas -

L'expĂ©dition, financĂ©e par l'Institut polaire suisse et la fondation Ice Memory, visait initialement le glacier lĂ©gendaire Fedtchenko mais a dĂ» renoncer face Ă  un accĂšs trop difficile, trop haut pour ĂȘtre survolĂ© en hĂ©licoptĂšre.

L'équipe, composée de scientifiques suisses, japonais, russes et tadjiks, s'est rabattue sur une calotte qui s'avÚre finalement plus fertile, Kon Tchoukourbachi.

Une ascension par Ă©tapes Ă  grimper Ă  pied sur la terre brune rocailleuse puis sur la neige puis sur un parterre de glace en Ă©pines, jusqu'au dĂŽme d'oĂč la vue est Ă©poustouflante. Et sept jours Ă  forer par tempĂ©ratures nĂ©gatives pour prĂ©lever deux profondes carottes.

ConcrĂštement, il s'agit de dizaines de cylindres de glace d'environ 50 cm de long, prĂ©cautionneusement remontĂ©s Ă  la surface, numĂ©rotĂ©s et emballĂ©s avant d'ĂȘtre immĂ©diatement redescendus Ă  dos de sherpas vers les camions frigorifiques plus bas.

"On a fait les 50 premiers mĂštres en un jour", raconte Stanislav Koutouzov, palĂ©oclimatologue expert en carottage de l'Ohio State University aux Etats-Unis. "C'est Ă  partir de 70 ou 80 mĂštres que la qualitĂ© de la glace a commencĂ© Ă  ĂȘtre un problĂšme."

- 20, 25 ou 30.000 ans -

Soudain, elle s'est rĂ©vĂ©lĂ©e plus friable, plus difficile Ă  manipuler mais prometteuse: peut-ĂȘtre le signe d'une pĂ©riode de transition, espĂšre le chef d'expĂ©dition Evan Miles.

L'équipe n'avait jamais vu autant de particules de poussiÚres dans la glace, ce qui a ralenti le forage.

Stanislav Koutouzov a usĂ© 15 tĂȘtes de carottage. Et puis, "dans les trois ou cinq derniers mĂštres, c'est devenu trĂšs foncĂ©, jaunĂątre, ce qui tĂ©moigne de conditions trĂšs diffĂ©rentes", dit-il.

"Lorsqu'on a remonté la derniÚre carotte, c'était spectaculaire. Une glace trÚs jaune, parce que bourrée de sédiments. Ce qui est un trÚs, trÚs bon signe pour nous", poursuit Evan Miles, glaciologue des universités suisses de Fribourg et Zurich.

Des glaces trÚs anciennes ont déjà été prélevées dans la région: à Grigoriev, au Kirghizstan, une datation à 17.000 ans. Une autre carotte à Guliya, sur le plateau tibétain, a été estimée encore plus vieille mais la datation est contestée.

"Notre glace est beaucoup plus froide et probablement plus vieille que Grigoriev, ce qui nous donne de l'espoir", confie le chef d'expédition, de retour à Douchanbé en octobre.

"Seule l'analyse en laboratoire le confirmera, mais nous espérons que la carotte sera exceptionnelle non seulement pour la zone, mais pour toute la région, probablement 20, 25 ou 30.000 ans."

- Cave de glace -

La glace, parce qu'elle gobe des bulles d'air anciennes, est la seule archive climatique de la composition atmosphérique passée et donc de la concentration des gaz à effet de serre avant que l'humanité ne se mette à brûler charbon, pétrole et gaz industriellement.

C'est grùce à des kilomÚtres de carottes au Groenland et en Antarctique que l'on sait que le climat n'a jamais été aussi chaud depuis 800.000 ans.

Mais entre les deux pĂŽles, il y en a eu trĂšs peu "proches d'endroits oĂč les gens vivent et oĂč nous voulons vraiment comprendre comment le systĂšme climatique varie naturellement", fait valoir le prĂ©sident d'Ice Memory Thomas Stocker.

Le Pamir, "un endroit trÚs spécial sur la planÚte, le toit du monde" selon lui, fascine les chercheurs car il joue le rÎle de carrefour climatique: il redirige l'humidité qui arrive d'Europe par les vents d'ouest vers le sous-continent indien.

Ce que les chercheurs dĂ©couvriront dans la vieille glace de Kon Tchoukourbachi - des informations sur les neiges, vents et poussiĂšres d'antan - aidera donc Ă  comprendre... les moussons d'aujourd'hui. Et peut-ĂȘtre Ă  anticiper leurs changements futurs, pour des centaines de millions de gens, sous l'effet du dĂ©rĂšglement climatique.

Voilà pourquoi, en plus d'une premiÚre carotte qui sera examinée dans quelques semaines par des chercheurs japonais, Ice Memory en a financé une seconde pour la stocker avec d'autres provenant des Alpes, des Andes, du Groenland et d'ailleurs, dans une cave de glace en Antarctique, à la station Concordia par -50°C.

Elle pourra ĂȘtre Ă©tudiĂ©e par les scientifiques du futur, avec des mĂ©thodes plus sophistiquĂ©es qu'aujourd'hui. Une "course contre la montre" avant que ces annales climatiques ne fondent.

Les deux carottes, conservées dans une chaßne du froid à -20°C, sont arrivées à Tokyo par avion. L'une d'elle atteindra bientÎt sa destination finale, l'université Hokkaido.

Dans ce laboratoire, pour les besoins de l'analyse moléculaire, les flocons de neige tombés sur le Pamir il y a des siÚcles ou des millénaires pourront enfin fondre et révéler leurs secrets.

AFP

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