Crainte du retour des Rajapaksa au pouvoir

Présidentielle sous tension au Sri Lanka

  • PubliĂ© le 16 novembre 2019 Ă  12:52
  • ActualisĂ© le 16 novembre 2019 Ă  13:59
File d'attente des électeurs pour le scrutin présidentiel au Sri Lanka, le 16 novembre 2019 dans un bureau de vote à Weerawila

Le Sri Lanka vote ce samedi pour élire son président, un scrutin sous tension susceptible de permettre le retour au pouvoir du clan redouté des Rajapaksa qui a gouverné l'ßle d'une main de fer pendant une décennie.

Presque cinq ans aprĂšs la dĂ©faite Ă©lectorale de Mahinda Rajapaksa, son petit frĂšre Gotabaya, 70 ans, est en compĂ©tition avec le candidat du parti au pouvoir, Sajith Premadasa, pour diriger l'État sri-lankais durant le prochain quinquennat.

Les bureaux de vote ont ouvert Ă  07H00 locales dans le pays d'Asie du Sud et fermeront Ă  17H00 (01H30-11H30 GMT). PrĂšs de 16 millions d'Ă©lecteurs sont appelĂ©s aux urnes. Les rĂ©sultats devraient ĂȘtre connus dimanche, voire lundi si le score est serrĂ©.

Quelques heures avant le dĂ©but du vote, des hommes armĂ©s ont ouvert le feu sur un convoi d'une centaine de bus transportant des Ă©lecteurs musulmans, sans faire de victimes, a annoncĂ© la police. Dans la zone Ă  majoritĂ© tamoule du nord du pays, Ă©lectorat dĂ©favorable aux Rajapaksa, la police a signalĂ© Ă  la commission Ă©lectorale des barrages illĂ©gaux de l'armĂ©e qui pourraient empĂȘcher des Ă©lecteurs d'aller voter. Les forces de l'ordre ont Ă©galement arrĂȘtĂ© 10 hommes suspectĂ©s "d'essayer de crĂ©er des troubles". Avant mĂȘme l'ouverture du scrutin, de longues queues d'Ă©lecteurs s'Ă©tiraient devant les bureaux de vote.

Lieutenant-colonel Ă  la retraite, Gotabaya Rajapaksa est pour cette Ă©lection le reprĂ©sentant de la puissante famille des Rajapaksa. L'ancien militaire Ă©tait l'une des clĂ©s de voĂ»te du rĂ©gime de son frĂšre Mahinda (2005-2015), empĂȘchĂ© par la Constitution actuelle de se prĂ©senter, et son Ă©lection marquerait le retour aux affaires de la fratrie.

En tant que plus haut responsable du ministÚre de la Défense à l'époque, Gotabaya commandait de fait les armées sri-lankaises au moment de l'écrasement de la rébellion séparatiste tamoule en 2009. 40.000 civils tamouls ont péri au cours de cette ultime offensive, selon les défenseurs des droits humains qui accusent les Rajapaksa de crimes de guerre.

Ce bain de sang avait sonnĂ© la fin de 37 ans de guerre civile, qui a fait 100.000 morts, et vaut aux Rajapaksa d'ĂȘtre adulĂ©s au sein de la majoritĂ© ethnique cinghalaise, mais dĂ©testĂ©s et craints par la minoritĂ© tamoule qui constitue 15% des 21,6 millions de Sri-Lankais. "Gotabaya protĂšgera notre pays, nous le connaissons bien", a dĂ©clarĂ© Ă  l'AFP Wasantha Samarajjeew, un ouvrier de 51 ans venu voter Ă  Colombo.

- "Escadrons de la mort" -

La posture d'homme fort adoptée par Gotabaya, qui promet de combattre la corruption et l'extrémisme islamiste dans une nation traumatisée par les attentats jihadistes du 21 avril qui ont fait 269 morts, lui vaut le surnom de "Terminator" au sein de sa famille. Par contraste, son principal rival Sajith Premadasa, 52 ans et fils d'un président assassiné par la guérilla en 1993, est un responsable politique discret qui espÚre mobiliser le vote des femmes en promettant d'améliorer l'hygiÚne menstruelle.

Gotabaya Rajapaksa est notamment accusé - ce qu'il nie - d'avoir dirigé sous la présidence de son frÚre des "escadrons de la mort" qui ont enlevé à bord de camionnettes blanches des dizaines de Tamouls, d'opposants politiques ou de journalistes. Certains de leurs corps ont été ensuite jetés sur la route, d'autres n'ont jamais été retrouvés.

Un retour au pouvoir des Rajapaksa prĂ©occupe aussi l'Inde voisine et les Occidentaux en raison de la proximitĂ© du clan avec la Chine. PĂ©kin a prĂȘtĂ© des milliards de dollars au Sri Lanka pendant les deux mandats de Mahinda Rajapaksa pour de grands projets d'infrastructures, une dette colossale qui place ce pays stratĂ©gique de l'ocĂ©an Indien dans une situation de dĂ©pendance vis-Ă -vis de la Chine. "Des entitĂ©s chinoises ont Ă©tĂ© accusĂ©es de façon crĂ©dible d'entretenir la corruption, de financements illĂ©gaux pour favoriser des candidats politiques et d'insĂ©rer des clauses violant la souverainetĂ© nationale dans leurs contrats d'infrastructures", rĂ©sume Jeff Smith, un chercheur de l'Heritage Foundation.

Illustrant le piĂšge de cette dette, le Sri Lanka a dĂ» cĂ©der en 2017 pour 99 ans Ă  la Chine le port d'Hambantota (sud), aprĂšs s'ĂȘtre retrouvĂ© dans l'impossibilitĂ© de rembourser une crĂ©ance.

Mais, estime Jeff Smith, Gotabaya Rajapaksa pourrait "avoir retenu certaines leçons de la prĂ©sidence de son frĂšre, ĂȘtre conscient des risques de rogner la dĂ©mocratie et les droits humains et d'une dĂ©pendance excessive Ă  l'Ă©gard de la Chine".

AFP

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