Culture

Rana Gorgani, la danse soufie au féminin

  • PubliĂ© le 12 fĂ©vrier 2021 Ă  14:50
  • ActualisĂ© le 12 fĂ©vrier 2021 Ă  15:03
Rana Gorgani, danseuse soufie, le 1 février 2021 à Paris

Elle est l'une des rares danseuses soufies à se produire en public, et depuis la pandémie, elle initie à cette pratique via Zoom.

Alors que tout semble Ă  l'arrĂȘt, le mouvement giratoire est pour Rana Gorgani une maniĂšre de "donner un sens Ă  l'existence". Depuis ses premiers tours sur scĂšne il y a dix ans, la Franco-iranienne de 37 ans Ă©tonne. Une derviche tourneur? Cette danse spirituelle et ancestrale est rĂ©servĂ©e traditionnellement aux hommes, mĂȘme si des femmes s'y adonnent dans des cĂ©rĂ©monies Ă  huis clos, de la Turquie jusqu'en Afghanistan.

Longtemps elle a pensĂ© "qu'il fallait que ça reste dans un cadre privĂ©", affirme Ă  l'AFP cette femme menue aux longs cheveux noirs et bouclĂ©s. Jusqu'au jour oĂč elle ose faire quelques tours lors d'un festival en plein air Ă  Montpellier, oĂč elle prĂ©sentait des danses traditionnelles persanes. AprĂšs "quelques minutes, j'ai Ă©tĂ© prise de panique et me suis arrĂȘtĂ©e pour quelques secondes. Comme si inconsciemment j'Ă©tais en train d'enfreindre une rĂšgle", se souvient-elle. "Je suis repartie en tournant trĂšs vite, j'ai entendu un tonnerre d'applaudissements, et Ă  la fin je me suis dit "tout va bien"". Des gens viennent la voir en coulisses, les larmes aux yeux, pour la remercier. "Il y a eu ce dĂ©clic", dit la derviche, affirmant qu'avec cette pratique "je ne montre pas, je suis moi".

- "Ni masculine, ni féminine" -

Dans le soufisme, vision mystique de l'islam, "l'ùme n'est ni masculine ni féminine", dit-elle. Etre derviche et femme ne "va pas à l'encontre de cette spiritualité". "On tourne, homme ou femme, avec une robe ample ou une jupe. On dit que le tissu qui vole révÚle l'ùme", explique Rana Gorgani.
Un paradoxe l'a toujours intéressé: dans les pays musulmans, les derviches hommes portent en public cette jupe, symbole féminin, alors que les femmes dansent en cachette."En Europe, j'ai la chance de pouvoir m'exprimer artistiquement et librement", dit-elle.

La danse soufie est connue sous le nom de Samù (l'écoute en arabe), cette "audition spirituelle" qui permet de parvenir au "hùl" (état en arabe, soit l'état qui mÚne à l'extase), au fil des rotations qui se font "toujours du cÎté gauche, celui du coeur, et dans le sens de la rotation de la Terre autour du Soleil".
Rana Gorgani emprunte la voie soufie dÚs l'ùge de 14 ans, à l'occasion de sa premiÚre visite de son pays d'origine. Pendant de longues années, elle s'initie en participant à de nombreuses cérémonies en Iran mais aussi en Turquie, souvent secrÚtement.

En France, celle dont les parents ont quitté l'Iran aprÚs la révolution islamique lùche une carriÚre de comédienne pour se consacrer au Samù. "Jalal al-Din Roumi disait "plusieurs voies mÚnent à Dieu, j'ai choisi celle de la musique et de la danse". Ca a été mon cas", sourit-elle, en référence au célÚbre poÚte soufi du 13e siÚcle dont les adeptes ont fondé la confrérie des derviches tourneurs.

- "Méditation en mouvement" -

Elle se lie d'amitiĂ© avec des derviches en Turquie, berceau de la confrĂ©rie, qui disent "comprendre" sa dĂ©marche. Depuis la pandĂ©mie, cette diplĂŽmĂ©e en anthropologie de la danse et en ethnomusicologie donne des cours via Zoom, Ă  chaque nouvelle lune et pleine lune. A sa grande surprise, l'expĂ©rience s'avĂšre "extrĂȘmement intense", tant ses Ă©lĂšves avaient un besoin de "donner un sens Ă  l'existence" et "de connexion avec leur ĂȘtre profond". "Une centaine de personnes du monde entier ont participĂ© Ă  la premiĂšre session au premier confinement, puis j'ai reçu de plus en plus de demandes", se rappelle-t-elle. Avec cette "mĂ©ditation en mouvement", "je crois avoir aidĂ© certaines personnes Ă  se rĂ©vĂ©ler Ă  elles-mĂȘmes".

Elle ose danser sur de la musique traditionnelle mais aussi sur les notes du piano de son complice Simon Graichy, ou encore sur une chanson de Jacques Brel interprĂ©tĂ©e par le duo Bird on The Wire. "LĂ  oĂč je vois des Ă©tats de grĂące", dit-elle.

AFP

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