Conflits

RDC: sur les rives du lac Edouard, moins de poissons et plus de rebelles

  • PubliĂ© le 3 mai 2023 Ă  09:54
  • ActualisĂ© le 3 mai 2023 Ă  10:23
Un pĂȘcheur prĂ©pare son bateau dans le port de Vitshumbi, dans l'est de la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo, le 3 avril 2023

Aux confins de l'est de la RDC, Vitshumbi est un terminus. L'unique piste s'arrĂȘte lĂ . Devant: le lac Edouard, ses pĂȘcheurs, ses hippopotames et ses miliciens "maĂŻmaĂŻ". DerriĂšre, c'est le M23. Des checkpoints, une route dĂ©serte et des colonnes de rebelles coiffĂ©s de casques de l'armĂ©e rwandaise.

Selon les autoritĂ©s locales, quelque 24.000 personnes vivent Ă  Vitshumbi, dans le Nord-Kivu. Depuis novembre et la poussĂ©e massive de la rĂ©bellion, cette citĂ© de pĂȘcheurs est coupĂ©e de la capitale provinciale, Goma, dont dĂ©pend sa survie.

Les responsables de l'administration reçoivent leurs rares visiteurs dans un bùtiment en voie d'effondrement avancée. Comme pour tous les services de l'Etat ici, les vestiges de l'époque coloniale belge font office de bureaux.

Dans une piÚce aux murs noircis, l'un d'eux explique, sous couvert d'anonymat, que le blocus de la route est dû à l'armée congolaise, non aux rebelles.

"Ce sont les autorités de la RDC qui refusent la circulation sur la RN2. Il n'y a pas de problÚme avec le M23", affirme-t-il à l'AFP.
Il explique ensuite comment le poisson frais, déchargé à Vitshumbi, est rembarqué aussitÎt fumé sur des pirogues, 30 km plein est, pour contourner les barrages de l'armée.

ArrivĂ©s dans une autre pĂȘcherie du bout du monde, Nyakakoma, les paniers de poisson sont sanglĂ©s sur des motos et entrent en zone M23... direction Goma!

Combien? "Dix dollars par moto", Ă  payer au M23 pour circuler sans encombre, prĂ©cise un reprĂ©sentant des pĂȘcheurs. Les coĂ»ts additionnels de transport, liĂ©s au dĂ©tour et aux diffĂ©rentes "taxes" des hommes en armes, rĂ©duisent Ă  peau de chagrin les maigres marges des poissonniĂšres de Vitshumbi.

- "Rien trouvé" -

"Je ne gagne plus rien aujourd'hui", soupire EspĂ©rance Matomahini. Assise dans un hangar dĂ©cati des services du ministĂšre de la PĂȘche, elle dĂ©sespĂšre. "Mes enfants ont Ă©tĂ© chassĂ©s de l'Ă©cole, je n'arrivais plus Ă  payer leur scolaritĂ©".

Le ciel vire Ă  l'orage. Une embarcation accoste. Elle est vide. "On a pĂȘchĂ© toute la nuit, mais on n'a rien trouvĂ©", explique, dĂ©pitĂ©, le capitaine d'une pirogue.

"Certains pĂȘcheurs pĂȘchent dans les frayĂšres - lieux de reproduction des poissons - et comme ils payent les forces navales (de l'armĂ©e congolaise) ou les maĂŻmaĂŻ (milices communautaires), ils sont protĂ©gĂ©s", dĂ©nonce un reprĂ©sentant d'un groupe de pĂȘcheurs.
Les jeunes poissons disparaissent. D'annĂ©e en annĂ©e, Vitshumbi voit l'espoir de bonnes pĂȘches disparaĂźtre.

"Nous sommes passés en peu de temps de 15.000 tonnes à moins de 400 tonnes de poisson par an", déclare Delphin Mutahinga, représentant local du gouverneur.

Héritage de la période coloniale, tracées il y a prÚs d'un siÚcle, les limites du parc national des Virunga s'étirent sur 300 km du nord au sud et englobe Vitshumbi. Le parc étant classé au patrimoine mondial par l'Unesco, les rÚgles sont strictes et ses gardes veillent au grain.

"Nous n'avons pas le droit de faire autre chose que la pĂȘche ici, pas d'agriculture, rien. On doit tout acheter", explique Joseph Muhindo, prĂ©sident de la sociĂ©tĂ© civile locale.

Avant la guerre, la plupart des produits de base, farine, huile, savon, etc. arrivaient par camions directement de Goma, par la route nationale.

Aujourd'hui, ils empruntent des chemins compliqués depuis la frontiÚre ougandaise, entre des lignes de front mouvantes. Ou ils arrivent du nord de la province, aprÚs 250 km de route montagneuse infestée de groupes armés.

- "Nés dans la guerre" -

"On ne connaĂźt qu'un seul gars qui a osĂ© prendre la route de Goma Ă  Vitshumbi depuis que les M23 sont lĂ . Ça doit ĂȘtre un fou. Ou il avait fumĂ© du chanvre", rigolent entre eux des "maĂŻmaĂŻ", qui se prĂ©sentent comme "des dĂ©placĂ©s de guerre" et accusent l'armĂ©e de les avoir "abandonnĂ©s".

"Ils nous avaient promis des munitions, mais ils n'ont mĂȘme pas livrĂ© 20% de ce qu'ils avaient dit", tonne Serge, qui se prĂ©sente comme le "commandant des autodĂ©fenses".

Il maintient qu'avec plus de soutien de l'armée, ils auraient pu gagner la guerre contre le M23 - pourtant appuyé et ravitaillé par l'armée rwandaise, selon des experts des Nations unies. A vol d'oiseau, à peine une centaine de kilomÚtres séparent Vitshumbi de la frontiÚre rwandaise.

Le soir tombe sur la ville, oĂč on amarre les bateaux. On prie pour que la pĂȘche soit bonne, mais surtout pour la rĂ©ouverture de la route... et le dĂ©part des rebelles.

Une petite tornade projette du sable sur une enfilade de bùtiments hors d'ùge, un groupe de maïmaï déambule dans la cité. L'un d'eux soupire: "Nous sommes nés dans la guerre. Nous avons grandi dans la guerre. Nous mourrons dans la guerre..."
Le M23 et l'armée rwandaise se sont emparés de larges pans du Nord-Kivu en moins d'une année.

En plus de l'armée congolaise et de la mission des Nations unies en RD Congo (Monusco), des contractants militaires d'Europe de l'Est ont été déployés depuis décembre et une force régionale de plusieurs milliers de soldats a été créée.

Mais malgrĂ© la prĂ©sence de tous ces hommes en armes, les rebelles sont toujours lĂ . L'Ă©conomie est Ă  l'arrĂȘt. Et les poissonniĂšres de Vitshumbi continuent de payer des taxes au M23.

AFP

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