ÉlectricitĂ© Ă©olienne et solaire

Renouvelables: dans la campagne anglaise couve la guerre des pylĂŽnes

  • PubliĂ© le 6 fĂ©vrier 2025 Ă  16:32
  • ActualisĂ© le 6 fĂ©vrier 2025 Ă  16:37
Le fermier John Stacey dans l'un de ses champs, le 27 janvier 2025 Ă  Witham, dans l'est de l'Angleterre

C'est l'Angleterre rurale. Campé au bord d'un champ de blé d'hiver, John Stacey balaye l'horizon d'une main solide: "ils vont couper notre ferme en deux". La future ligne de pylÎnes qui transportera l'électricité éolienne et solaire jusqu'à Londres lui reste en travers de la gorge.

D'ici 2031, quatre immenses structures de métal seront plantées là, sur ses terres, encadrées par une route de service clÎturée, à 150 mÚtres du corps de ferme. Le tracé passe au beau milieu de l'enclos des chevaux.

Regard bleu perdu dans le lointain, oĂč des haies bien taillĂ©es dĂ©limitent ses parcelles, le sexagĂ©naire s'interroge. "Nous ne savons pas comment nous pourrons accĂ©der Ă  l'autre moitiĂ© de la ferme."

Le bourg de Witham, à soixante kilomÚtres au nord-est de Londres, se situe sur la route qui relie la capitale à plusieurs champs d'éoliennes de la mer du Nord, un projet de centrale nucléaire et de nouveaux parcs solaires.

Tom McGarry, un responsable "infrastructures stratĂ©giques" chez National Grid, entreprise propriĂ©taire du rĂ©seau en Angleterre et au Pays de Galles, dit "comprendre les points de vue des gens" et assure que l'entreprise est ouverte au dialogue pour "limiter l'impact" des pylĂŽnes. Mais il insiste: le pays a besoin d'ĂȘtre "recĂąblĂ©".

Le réseau a été construit pour "les centrales à charbon du Nord et des Midlands, qui sont aujourd'hui fermées" et "notre électricité provient désormais de sources différentes", de plus en plus renouvelables, développe-t-il.

- Ampleur inédite -

DerriĂšre lui, le poste de transformation de Bramford, hĂ©rissĂ© de parafoudres et grand comme presque 20 terrains de football, dĂ©ploie dĂ©jĂ  ses alignements de pylĂŽnes dans trois directions, Ă  perte de vue, dans un entĂȘtant grĂ©sillement.

Le site attire d'autres entreprises qui ont besoin d'ĂȘtre proche du rĂ©seau. Dans un ballet de camions, une nouvelle centrale solaire sort de terre. Plus loin, un hangar vert servira bientĂŽt Ă  connecter les Ă©oliennes en mer.

National Grid prévoit d'investir 35 milliards de livres (42 milliards d'euros) d'ici 2031 pour transformer le réseau électrique, un chantier d'une ampleur inédite depuis les années 1960.

Les nouveaux lieux de production sont "beaucoup plus Ă©loignĂ©s des lieux oĂč vivent les gens ce qui nĂ©cessite la construction de nombreuses lignes de transmission", explique Stephen Jarvis, chercheur Ă  la London School of Economics (LSE).

"De gros investissements sont nécessaires, pas seulement au Royaume-Uni, c'est un phénomÚne assez mondial", selon ce spécialiste d'économie de l'environnement.

S'ils reconnaissent que ces nouvelles connexions sont nécessaires, les groupes d'opposants qui essaiment partout dans le pays estiment que les alternatives n'ont pas été sérieusement étudiées: des cùbles qui passeraient en mer et émergeraient plus proche de Londres ou, à défaut, des lignes enterrées.

Les projets "sont menés à l'envers, sans consultation préalable des riverains", peste Rosie Pearson, fondatrice d'un groupe d'action en Est-Anglie, cette région au nord-est de Londres.

- "Bloqueurs" -

Dans un petit cafĂ© en pĂ©riphĂ©rie du village d'Ardleigh, oĂč le patron ne dĂ©colĂšre pas Ă  l'idĂ©e de voir sa terrasse en bord de vigne dĂ©figurĂ©e par un pylĂŽne de 50 mĂštres, Mme Pearson retrouve un groupe d'opposants. Les griefs vont de la biodiversitĂ© aux compensations "dĂ©risoires" versĂ©es aux propriĂ©taires.

Sur une table en bois sont étalées des cartes grand-format, hyper-détaillées, des futures lignes électriques, à la façon d'un état-major révisant son plan de bataille.

"C'est le début d'une longue guerre des pylÎnes", affirme Mme Pearson, le regard perçant, déterminée à se battre en justice s'il le faut pour prouver que d'autres solutions sont viables et pas nécessairement plus chÚres.

Mais le premier ministre travailliste Keir Starmer, arrivé au pouvoir en juillet, a juré de passer outre ceux qu'il voit comme des "bloqueurs" et de réformer des rÚgles d'aménagement du territoire particuliÚrement contraignantes dans le pays.

"Il faut améliorer nos infrastructures de façon économique", or "enterrer les cùbles revient plus cher" et ces coûts se répercutent, au final, sur les factures, tranche un porte-parole de l'exécutif auprÚs de l'AFP.

Dans la ferme de Witham, une volée de mouettes décolle d'un champ, portée par une bourrasque, rappelant que la mer du Nord n'est qu'à une vingtaine de kilomÚtres. 

Fataliste, M. Stacey n'a "aucun espoir" que le gouvernement actuel changera ses plans.

"J'avais l'intention de passer ma retraite ici et que la ferme reste dans la famille. Mais est-ce que je peux vivre avec des pylĂŽnes et le bruit qu'ils feront peut-ĂȘtre? Probablement pas."

AFP

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