Crise du logement

Salvador : le boom immobilier chasse les familles pauvres du littoral

  • PubliĂ© le 11 aoĂ»t 2024 Ă  11:49
  • ActualisĂ© le 11 aoĂ»t 2024 Ă  13:12
Rosa Romero montre deux assignations du tribunal de Jucuaran pour libĂ©rer la parcelle oĂč elle vit sur la plage d'El Higueron, le 20 juillet 2024 au Salvador

Rosa Romero n'avait jamais pensĂ© qu'elle pourrait un jour ĂȘtre expulsĂ©e de sa modeste maison situĂ©e prĂšs d'une plage du Salvador.

Mais le boom immobilier et le tourisme, fruits de la croisade antigangs du gouvernement, l'ont poussée dans ses retranchements.

Comme elle, à El Higueron, à 175 kilomÚtres au sud-est de la capitale San Salvador, des centaines de Salvadoriens pauvres risquent de perdre les maisons qu'ils ont construites il y a des décennies sur des terrains publics.

"Mes enfants et moi sommes inquiets parce qu'une dame est venue dire qu'elle était propriétaire du terrain", raconte à l'AFP cette mÚre célibataire de quatre enfants, disant faire l'objet d'une procédure d'expulsion.

Sa maison est en tĂŽle sur un sol en terre battue. A l'intĂ©rieur, pas de cloison ni de vitre aux fenĂȘtres.

Ses fils de 22 et 16 ans pĂȘchent pour subvenir aux besoins de la famille. "Nous vivons de la mer et si nous partons d'ici, de quoi allons-nous vivre ?", se demande-t-elle.

Rosa Romero avait 11 ans lorsqu'elle a dĂ©mĂ©nagĂ© avec sa sƓur aĂźnĂ©e pour vivre prĂšs de cette plage avec d'autres familles pauvres.

La sanglante guerre civile salvadorienne (1980-1992) venait de s'achever.

Les terrains appartenaient à l'Etat et les autorités de l'époque avaient promis de donner à ces familles des titres de propriété, mais elles ne l'ont jamais fait.

La plage d'El Higueron, quasiment vierge jusqu'à récemment, attire touristes et surfeurs depuis que les conditions de sécurité se sont améliorées avec la "guerre" lancée par le président Nayib Bukele contre les bandes criminelles qui faisaient régner jusque-là la terreur. Et cela a favorisé le développement immobilier.

En août 2022, M. Bukele s'est rendu à Punta Mango, non loin de là, pour annoncer la construction d'une route menant à Surf City 2, une zone d'hÎtels et de restaurants qui comprend la plage d'El Higueron.

Des panneaux indiquant "Terrains Ă  vendre" ou "Chambres Ă  louer" jalonnent la route, oĂč des dizaines d'ouvriers construisent des ponts sous un soleil de plomb.

- "Processus de gentrification" -

Quelque 625 familles de la rĂ©gion risquent d'ĂȘtre expulsĂ©es, selon l'ONG Cristosal et le Mouvement indigĂšne pour l'intĂ©gration des luttes des peuples ancestraux du Salvador (Milpa).

Les terrains "avec accÚs à la mer sont de plus en plus monopolisés par des groupes commerciaux" qui misent sur les touristes étrangers, note Angel Flores, de Milpa.

Le gouvernement a refusé d'évoquer le sujet.

Selon M. Flores, les mĂ©gaprojets Surf City 2 et Pacific Airport, un aĂ©roport prĂšs de l'endroit oĂč le gouvernement veut construire la premiĂšre "Bitcoin City au monde -- une mĂ©tropole futuriste financĂ©e par des obligations en cryptomonnaies --, ont fait "exploser" le prix des terrains, dont l'hectare est passĂ© de 3.000 Ă  28.000 dollars en deux ans.

Dans le cadre du projet Pacific Airport, le gouvernement a racheté les terrains des familles disposant de titres de propriété, mais les autres vivent dans l'angoisse.

A une centaine de kilomĂštres de lĂ , sur la plage d'El Zonte, Ă  cause du projet Surf City 1, d'hĂŽtels et de restaurants Ă©galement, quelque 125 familles doivent aussi ĂȘtre expulsĂ©es.

On leur a promis de les reloger sur une colline voisine, mais la construction des maisons est au point mort.

Face Ă  la plage, une femme qui tient un stand de nourriture se lamente de la perte Ă  venir de sa maison et de son lieu de travail.

La modeste commerçante de 55 ans dit sous le couvert de l'anonymat avoir appris récemment que sa nouvelle "petite maison ne lui sera pas donnée", mais qu'elle devra l'acheter.

Selon l'Institut d'opinion publique de l'UniversitĂ© centramĂ©ricaine (IUDOP), 13 familles sur 100 ont une "occupation incertaine du terrain oĂč elles vivent".

"Nous avons remarqué un processus de gentrification important mais aussi radical qui limite l'accÚs au logement pour les Salvadoriens", dénonce auprÚs de l'AFP Laura Andrade, directrice de l'IUDOP.

AFP

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