Un génie du dessin humoristique

Sempé, le New-Yorkais

  • PubliĂ© le 24 aoĂ»t 2022 Ă  09:22
  • ActualisĂ© le 24 aoĂ»t 2022 Ă  10:43
La directrice artistique du New Yorker, Françoise Mouly, rend hommage à Sempé lors d'une interview à l'AFP à New York le 23 août 2022

Jean-Jacques Sempé, enfant battu et déscolarisé, est devenu en 40 ans une icÎne new-yorkaise en signant plus de 110 couvertures du prestigieux magazine culturel The New Yorker qui rend ce mois-ci hommage à ce génie discret du dessin humoristique, tout juste disparu.

"Jean-Jacques", comme on l'appelle affectueusement au New Yorker, est décédé le 11 août à l'ùge de 89 ans, et l'hebdomadaire publie cette semaine en pages intérieures sa Une du 28 mars 1994 représentant l'un des thÚmes de prédilection de l'artiste français qui aimait tant New York: un homme minuscule portant un attaché-case et marchant sur un tapis rouge à l'entrée d'un immeuble, entouré de gratte-ciels colorés et gigantesques.

Le magazine des élites culturelles et intellectuelles américaines, fondé en 1925 et qui siégea pendant des décennies prÚs de Times Square, au coeur de Manhattan, a bùti sa réputation grùce à la rigueur de ses analyses, reportages, critiques, essais, nouvelles et dessins. Il a quasiment toujours mis une illustration en couverture, le plus souvent sans lien avec l'actualité.

En hommage à Sempé, qui a collaboré avec le New Yorker de 1978 à 2019, le journal republiera l'un de ses dessins, remonté en Une, dans son édition de la semaine prochaine (datée du 5 septembre), confie à l'AFP la Française Françoise Mouly, directrice artistique du New Yorker depuis 1993 et qui a travaillé 30 ans avec le dessinateur français.

- "114e Une" du New Yorker -

"Ce sera la 114e Une" du magazine illustrĂ©e par "Jean-Jacques", dit-elle avec dĂ©licatesse, depuis les bureaux fonctionnels du groupe de presse CondĂ© Nast (Vogue, Vanity Fair...), dans la tour ultramoderne One World Trade Center, dans le sud de Manhattan, reconstruite sur le site des attentats du 11 septembre 2001. New York et son prestigieux New Yorker Ă©taient un rĂȘve de jeunesse pour SempĂ©.

Il le rĂ©alise dans les annĂ©es 1970 grĂące Ă  sa rencontre avec le dessinateur amĂ©ricain Ed Koren qui lui fait dĂ©couvrir les arrondissements Manhattan, Brooklyn et Queens et le prĂ©sente aux journalistes et dirigeants du magazine. En aoĂ»t 1978, l'artiste français signe sa premiĂšre Une en dessinant un employĂ© de bureau hĂ©sitant Ă  prendre son envol depuis le rebord d'une fenĂȘtre d'immeuble.

Au fil de 113 couvertures, il trace sa joie de vivre dans cette mégapole qu'il sillonne à pied et à vélo par tous les temps, sans parler anglais, émerveillé par ses couleurs, son énergie, ses chats, ses humains minuscules face au gigantisme urbain, sa mosaïque communautaire, ses musiques et ses espaces verts.

"Jean-Jacques Ă©tait un homme trĂšs modeste, trĂšs humble (...) il avait Ă©tĂ© mis Ă  la porte de l'Ă©cole, de l'armĂ©e, c'Ă©tait un autodidacte et il trouvait ça merveilleux d'ĂȘtre publiĂ© dans un magazine amĂ©ricain", se rappelle Françoise Mouly, 66 ans, Ă©ditrice, artiste graphique et Ă©pouse d'Art Spiegelman, auteur de la cĂ©lĂ©brissime bande-dessinĂ©e "Maus".

- Sempé "chez lui à New York" -

Pour Françoise Mouly, SempĂ© "s'est toujours senti chez lui Ă  New York", une ville de prĂšs de neuf millions d'Ăąmes qui "n'est pas l'AmĂ©rique (mais) plus ou moins une Ăźle au large de l'AmĂ©rique, oĂč les gens se retrouvent" (et) oĂč aucune communautĂ© ne domine" l'autre.

Arrivé à New York, Sempé "a su déceler son aspect humain" et "ce sont les histoires humaines dont on se souvient par ses couvertures", retient-elle.
Au fil des années, la popularité du dessinateur français au sein du New Yorker a tenu au fait que lorsqu'il "représentait un individu, un homme, une femme, seuls dans la ville, la moitié de mes collÚgues me disaient +mais c'est moi, c'est moi!+", sourit Françoise Mouly. Tout "comme moi, je pensais ce matin sur mon vélo: +Je suis le dessin de Sempé de la vieille petite dame sur son vélo qui va au boulot+", s'amuse-t-elle encore.

Et SempĂ© s'affiche mĂȘme sur les murs de la ville.

A l'angle de la 9e avenue et de la 47e rue de Manhattan, une fresque géante signée de l'auteur du "Petit Nicolas", à moitié effacée sur l'arriÚre d'un immeuble, représente des personnages typiques du trait du dessinateur: un homme portant une femme sur sa bicyclette, suivis par un garçonnet à vélo.
L'éditeur Denoël avait rassemblé en 2009 tous les dessins du New Yorker dans l'album "Sempé à New York" et un autre livre, "Sempé en Amérique", est prévu en septembre, selon Françoise Mouly qui pense que "le New York de Sempé demeurera".

AFP

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