Japon

Suffit-il d'un remaniement pour qu'Abe se maintienne en poste ?

  • PubliĂ© le 8 aoĂ»t 2017 Ă  09:39
Le Premier ministre japonais Shinzo Abe (2e. à g. au 1er rang) et ses ministres à l'issue de leur premier Conseil, le 3 août 2017 à Tokyo

Le Premier ministre japonais vient de remanier son gouvernement pour restaurer une confiance en berne, mais la nomination d'une nouvelle Ă©quipe suffira-t-elle Ă  garantir Ă  Shinzo Abe ce dont il rĂȘve: rester assez longtemps pour pouvoir rĂ©former la Constitution ?


Il a reconnu les erreurs: "Je prĂ©sente mes excuses Ă  la population", a-t-il dit, s'inclinant pendant huit longues secondes devant les camĂ©ras. Le taux de soutien du gouvernement conservateur Abe est tombĂ© de plus de 60% Ă  moins de 40%, et parfois moins de 30%, dans les enquĂȘtes d'opinion en l'espace de quelques semaines.
Il est remonté à 45/48% dans la foulée du remaniement intervenu le 3 août, "mais le regard sévÚre de la population restera", estime le chef du service politique du quotidien Nikkei, Kasuyuki Uchiyama.
"Le fait notamment qu'il ait perdu le soutien de l'électorat féminin est grave", ajoute le politologue octogénaire Minoru Morita, qui note qu'à un moment donné "le gouvernement Abe était vraiment trÚs puissant".
Soupçons de favoritisme de la part du chef du gouvernement lui-mĂȘme envers des amis ("ce qui dĂ©truit le plus la confiance des Ă©lecteurs nippons", selon M. Morita), pression sur les fonctionnaires, gaffes de langage et dissimulation de documents: la liste des scandales s'est affichĂ©e en une de toute la presse.
"Quand la tĂȘte de l'exĂ©cutif est corrompue, mĂȘme si on change les ministres, ça n'a pas de sens", s'est Ă©nervĂ© sur Twitter Ichiro Ozawa, tĂ©nor du Parti DĂ©mocrate du Japon.
Cette formation d'opposition, encore plus mal en point, et d'autres appellent à une dissolution de la chambre basse du Parlement et à des élections législatives, une option écartée pour l'heure par le Premier ministre: "J'ai formé un nouveau gouvernement de travailleurs pour produire des résultats concrets et recouvrer la confiance".
"La décision de dissoudre ou non appartient à M. Abe, mais si la cote de popularité de l'exécutif baissait encore, cette option ressortirait", estime le politologue Atsuo Ito. Profitant d'une opposition en miettes, le dirigeant nationaliste pourrait ainsi s'offrir, comme il l'a déjà fait dans le passé, un nouveau plébiscite dans les urnes.


- Vieux démons -


En attendant, s'il a "choisi des figures expérimentées" pour entraßner une équipe de 19 personnes, il a fait aussi du neuf avec du vieux: "Cinq ministres ont été gardés", relÚve le journal de droite Yomiuri. Parmi les autres, plusieurs, dont ceux nommés à la Défense et à la Revitalisation économique, avaient été écartés d'un précédent gouvernement Abe à l'occasion d'un autre remaniement.
L'Ă©chec ou la rĂ©ussite dĂ©pend essentiellement d'un facteur, juge Brad Glosserman, du groupe d'Ă©tude Pacific Forum CSIS: "A quel degrĂ© M. Abe va pouvoir conduire des rĂ©formes Ă©conomiques. Il doit ĂȘtre attentif Ă  ce qui prĂ©occupe vraiment les Ă©lecteurs".
"La stratégie abenomics (débutée en 2012) est restée à mi-chemin et il est surtout nécessaire d'éliminer l'anxiété de la population", rappelle aussi le Yomiuri.
Or c'est précisément ce que M. Abe semble avoir laissé de cÎté lorsqu'il s'est occupé, grùce à sa majorité écrasante au Parlement, de faire voter des lois pour le moins impopulaires, dont celle sur le "délit de complot" présentée comme nécessaire contre le terrorisme, suscitant un rare mouvement de protestation d'intellectuels.
"Sa mise en oeuvre risque d'entraßner une surveillance étroite de citoyens lambda au mépris de leur vie privée", un fait qui a aussi contribué à éloigner M. Abe de la population, insiste auprÚs de l'AFP un de ses plus vigoureux détracteurs, l'essayiste et romancier Keiichiro Hirano.
"Il ne doit pas oublier de prĂȘter une oreille attentive Ă  des opinions diffĂ©rentes", insiste Ă  cet Ă©gard le Yomiuri.
La crainte est en effet que M. Abe, se sentant relégitimé si les sondages remontent, soit rattrapé par ses vieux démons, son but ultime: réécrire la Constitution pacifiste, ce au détriment de la politique économique, pourtant érigée en "priorité absolue".
"On peut craindre les effets secondaires des dĂ©bats sur la rĂ©forme constitutionnelle que le Premier ministre aimerait voir actĂ©e en 2020", s'inquiĂšte ainsi M. Uchiyama, sachant que lĂ  est la raison mĂȘme pour laquelle M. Abe a manoeuvrĂ© pour reprendre le pouvoir et le conserver, aprĂšs un Ă©chec en 2006-2007.

Par Jean-Louis SANTINI - © 2017 AFP

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