En quĂȘte d'Angleterre

Sur les plages de la mer du Nord, des objets abandonnés racontent des vies de migrants

  • PubliĂ© le 13 avril 2025 Ă  02:57
  • ActualisĂ© le 13 avril 2025 Ă  13:47
Le "beachcomber" belge AÀron Fabrice de Kisangani regarde un carnet abandonné par des migrants sur la plage de Gravelines, le 26 mars 2025 dans le Nord

Ethiopie, Soudan, Libye, Italie, France et, enfin, Royaume-Uni: une feuille rongĂ©e par le sable et l'eau trouvĂ©e sur la plage de Gravelines (Nord), dresse l'itinĂ©raire, Ă  travers deux continents et des milliers de kilomĂštres, d'une personne migrante en quĂȘte d'Angleterre.

Lorsqu'elle est repérée par AÀron Fabrice de Kisangani, un Belge flamand de 27 ans, la feuille est en grande partie enfouie dans le sable, encore trempée et attaquée par de petits "talitres", des crustacés de quelques millimÚtres qui grignotent les objets abandonnés sur les plages.

Avec une grande prĂ©caution, ce ratisseur de plage ou "beachcomber", qui consacre son temps libre Ă  la quĂȘte de trouvailles en tous genres, extrait la feuille du sable et la dĂ©plie, puis en retire un talitre.

Lors de chaque départ d'embarcation clandestine vers l'Angleterre, des candidats à l'exil laissent des affaires sur la plage, par précipitation ou besoin de s'alléger.
Chaussures, vĂȘtements, sacs et documents se retrouvent Ă©parpillĂ©s sur les plages du littoral du nord de la France, aux cĂŽtĂ©s d'affaires abandonnĂ©es par pĂȘcheurs et promeneurs, et d'objets parfois insolites recrachĂ©s par la mer.

"Beachcomber" depuis 20 ans, AÀron Fabrice de Kisangani collectionne des graines de plantes tropicales ou encore des dents de requin, et s'intéresse depuis un an aux objets laissés par les exilés.

"J'en trouvais tout le temps mais je ne les prenais pas, et j'ai commencĂ© Ă  me demander pourquoi", explique-t-il Ă  l'AFP. A dĂ©faut d'ĂȘtre ramassĂ©s, "ils sont perdus", souligne-t-il.

- "Désert" -

Cette feuille extraite du sable semble retracer le parcours migratoire d'une Ethiopienne nommée Rose I., à en croire le nom inscrit en haut du papier.

On y voit, reliés par des flÚches, des noms de villes, temps de trajet, moyens de transport. Tel qu'esquissé, le périple commence à "A.A.", soit Addis-Abeba, capitale de l'Ethiopie.

Huit cent cinquante kilomÚtres et 17 heures de voiture plus tard, la voici à Métemma, à la frontiÚre avec le Soudan.

"Dix minutes de marche" doivent suffire pour atteindre Gallabat, de l'autre cÎté de la frontiÚre, espÚre l'auteur ou l'autrice du document.

AprĂšs Khartoum, capitale du Soudan, un mot rĂ©sume l'ampleur de la tĂąche: "DĂ©sert". Des milliers de kilomĂštres Ă  travers le Sahara jusqu'Ă  Tripoli, en Libye, d'oĂč suivent une traversĂ©e en bateau jusqu'Ă  l'Italie puis un trajet en train jusqu'Ă  la France. Enfin, la derniĂšre flĂšche indique l'objectif, rĂȘvĂ© dĂšs l'Ethiopie: "UK", le Royaume-Uni.

L'histoire ne dit pas si Rose a suivi son itinéraire à la lettre, ni si elle a réussi à gagner l'Angleterre.

En une matinée de recherches, AÀron Fabrice de Kisangani trouve plusieurs autres fragments de vies d'exilés: la convocation en vue de son expulsion, le 18 mars, d'un Albanais placé en rétention administrative ; des billets utilisés pour rallier Bucarest au littoral en quelques heures, par avion jusqu'à Roissy puis en train de Paris à Dunkerque.

- "Mieux comprendre" -

Ces objets qui racontent "l'histoire des réfugiés", pourraient permettre de leur "redonner leur humanité" espÚre AÀron Fabrice de Kisangani, qui ne sait pas encore précisément sous quelle forme exploiter cette collection.

"Je veux montrer le problĂšme sous un autre angle, en tant que +beachcomber+."

Lui-mĂȘme, depuis qu'il rĂ©cupĂšre ces objets, a "beaucoup appris sur la maniĂšre dont les rĂ©fugiĂ©s voyagent et Ă  quelle vitesse, leurs nationalitĂ©s (...) Je fais des recherches sur ce qui arrive dans leurs pays, et ça me permet de mieux comprendre le problĂšme et la raison de leur dĂ©part vers le Royaume-Uni."

Alors qu'il marche sur le sable en direction de sa voiture, une poignée de vies humaines se jouent à l'autre bout de la plage.

Une trentaine de migrants sortent des dunes et courent vers un bateau déjà à l'eau. Repoussés par la police, ils retentent leur chance, quelques minutes plus tard.

Cette fois-ci, une grande majorité parviennent à monter à bord. Un enfant pleure.

Trois membres d'une mĂȘme famille Ă©chouent, dont l'un, un trentenaire, implore sans succĂšs sa mĂšre, montĂ©e sur le bateau, d'en descendre.

Des scÚnes qu'aucun document laissé sur les plages ne peut raconter.

AFP

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