Arabie Saoudite

Sur un circuit de Ryad, des Saoudiennes goûtent au grand frisson

  • PubliĂ© le 9 septembre 2018 Ă  12:59
  • ActualisĂ© le 9 septembre 2018 Ă  13:15
Rana Almimoni, une Saoudienne de 30 ans, au volant d'une voiture de sport sur une piste du parc Dirab Ă  Ryad, le 19 juillet 2018

PoussĂ©e d'adrĂ©naline encore inimaginable il y a quelques semaines: sur un circuit de Ryad, casque sur la tĂȘte, Rana Almimoni fait un dĂ©rapage contrĂŽlĂ© dans une berline sport au moteur rugissant, soulevant un grand nuage de fumĂ©e. Pour les Saoudiennes, il est temps de goĂ»ter aux frissons de la vitesse aprĂšs la levĂ©e en juin de l'interdiction de conduire.Les passionnĂ©es Ă©taient loin de penser pouvoir un jour s'adonner Ă  ce loisir dans un royaume musulman ultraconservateur que le prince hĂ©ritier Mohammed ben Salmane dit vouloir rĂ©former.

"J'adore la vitesse" et "je rĂȘve d'une voiture de plus de 500 chevaux", explique Rana Almimoni, 30 ans, en faisant hurler le moteur. Elle dit attendre Ă  prĂ©sent une dĂ©cision autorisant les femmes Ă  obtenir des "permis de course", ce qui leur ouvrirait la porte des compĂ©titions de sport automobile. Cela inclut les exercices de dĂ©rapage, une pratique Ă©videmment illĂ©gale sur les routes du royaume mais qui est un grand classique dans l'environnement contrĂŽlĂ© du parc Dirab, dont les propriĂ©taires insistent sur la sĂ©curitĂ©.

Dans son livre "Joyriding in Riyadh" ("Royaume d'asphalte: jeunesse en rĂ©volte Ă  Ryad"), l'Ă©crivain Pascal Menoret avait vu, il y a quelques annĂ©es, dans l'obsession des Saoudiens de maĂźtriser le dĂ©rapage contrĂŽlĂ© une volontĂ© d'"ĂȘtre un vrai homme".

- Dérapage contrÎlé -

Désormais, les Saoudiennes veulent accéder à ce privilÚge masculin. "La plupart des questions des femmes portent sur le dérapage contrÎlé : comment apprendre à le faire? Quelles voitures utiliser? Combien de temps pour le réussir?", indique l'instructeur Falah al-Jarba en regardant Mme Almimoni tournoyer sur le circuit.
A la nouvelle clientÚle féminine, les concessionnaires automobiles proposent de petits modÚles, mais certaines Saoudiennes préfÚrent les bolides de fabrication américaine. "C'est un mythe" d'imaginer que les Saoudiennes préfÚrent les petites voitures, dénonce Rana Almimoni, en faisant hurler le moteur de la berline sport qu'elle conduit.
Beaucoup ont trouvé l'inspiration grùce à Aseel al-Hamad, la premiÚre Saoudienne membre de la fédération nationale automobile du royaume, qui a pris le volant d'une Formule 1 en France en juin pour marquer la fin de l'interdiction de conduire dans son pays.

VĂȘtues de jeans moulants et de T-shirts Harley-Davidson, une poignĂ©e de motardes s'entraĂźnent aussi Ă  dompter de grosses cylindrĂ©es dans une Ă©cole de Ryad.
A l'approche de la levée de l'interdiction, les autorités saoudiennes avaient préparé le terrain en installant des simulateurs, afin d'aider les femmes totalement novices à s'habituer au volant.
"Je ne me sens plus en Arabie saoudite", commente à ce jour Nagwa Mousa, professeure d'université de 57 ans. Cela dit, "je ne m'attends pas à voir beaucoup de femmes faire des dépassements et rouler à toute vitesse sur les routes", tempÚre-t-elle.
Pour certains, la levée de l'interdiction de conduire libÚre la femme de la dépendance à l'égard des chauffeurs. Mais beaucoup d'entre elles se tiennent encore à l'écart des routes.

- Plus cher -

"FĂ©licitations, j'ai enfin vu une femme au volant ! Bien qu'elle soit bahreĂŻnie, cela compte car elle conduit en terre saoudienne", a rĂ©cemment soulignĂ© le comĂ©dien Yasser Bakr sur Twitter, aprĂšs la levĂ©e de l'interdiction. Pour l'instant, la plupart des femmes au volant semblent ĂȘtre celles qui ont Ă©changĂ© un permis Ă©tranger contre un permis saoudien aprĂšs avoir passĂ© un test.
Beaucoup se plaignent du fait que les cours de conduite coûtent plus cher que ceux destinés aux hommes et du nombre insuffisant d'instructrices.

Bien qu'aucun incident de harcÚlement n'ait été signalé publiquement, de nombreuses femmes se méfient du sexisme et de l'agressivité des conducteurs, malgré les avertissements des autorités. Les nerfs sont également mis à rude épreuve par la répression dirigée contre les féministes qui luttent contre le systÚme de tutelle mettant la femme à la merci du pÚre, du mari ou du frÚre quand il s'agit de voyager, de se marier ou d'étudier.

"Le gouvernement élargit la gamme des divertissements pour les femmes, tout en éliminant l'espace pour l'expression politique", estime Kristin Diwan, de l'Arab Gulf States Institute à Washington. "Les femmes qui font des dérapages contrÎlés peuvent expérimenter la vitesse, mais pas goûter à la liberté d'expression".
Selon Amnesty International, 12 militants des droits fondamentaux dont huit femmes ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©s depuis mai. Cette rĂ©pression a provoquĂ© une crise diplomatique avec le Canada aprĂšs qu'Ottawa a exigĂ© la "libĂ©ration immĂ©diate" de ces militants. "C'est un progrĂšs douteux en matiĂšre de paritĂ© : des femmes sont maintenant arrĂȘtĂ©es pour leur militantisme en faveur de leurs droits, tout comme les hommes", souligne Mme Diwan.

© 2018 AFP

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