Guerre en Ukraine

"Tu ne tueras point": en Russie, les derniers prĂȘtres rebelles

  • PubliĂ© le 1 mai 2022 Ă  18:36
  • ActualisĂ© le 1 mai 2022 Ă  19:02
Le pÚre Guéorgui Edelchtein, 89 ans, dans son église de Novo-Bely Kamen, sur les rives de la Volga, le 25 avril 2022

Le pÚre Guéorgui Edelchtein, 89 printemps, ne se lasse jamais d'un bon débat. Assis devant une collection d'icÎnes, il pointe un fauteuil vide. "J'aimerais avoir en face de moi un ou deux de mes adversaires."

Pourquoi est-il l'un des rares prĂȘtres orthodoxes de Russie Ă  s'opposer Ă  l'offensive en Ukraine? Le vieux pope, barbe blanche et soutane noire, rĂ©pond d'une voix chevrotante, mais sans hĂ©sitation. "J'ai peur d'ĂȘtre un mauvais prĂȘtre, car je n'ai pas toujours Ă©tĂ© contre toutes les guerres, mais j'ai toujours Ă©tĂ© contre les guerres agressives, de conquĂȘte."

"L'Ukraine est indĂ©pendante, qu'ils fassent ce que bon leur semble", ajoute-t-il, interrogĂ© par l’AFP dans sa maison du hameau de Novo-Bely Kamen, sur les bords de la Volga, Ă  six heures de route de Moscou.

Depuis l'attaque du 24 fĂ©vrier, seule une poignĂ©e de prĂȘtres de l'Eglise russe -- qui revendique 150 millions de fidĂšles Ă  travers le monde -- se sont prononcĂ©s ouvertement contre la campagne militaire du Kremlin.

A l'inverse, leur chef, le Patriarche Kirill, a multiplié les homélies belliqueuses, appelant à "faire corps" autour du pouvoir pour vaincre les "ennemis" de l'union historique entre la Russie et l'Ukraine.

Depuis sa nomination en 2009, Kirill prÎne sans modération une alliance avec le régime de Vladimir Poutine, au nom de valeurs conservatrices opposées à un Occident jugé impie.

L'actuelle Eglise orthodoxe russe, institution trÚs hiérarchisée sous contrÎle des services secrets pendant l'URSS, n'a jamais encouragé la critique. Mais des irréductibles demeurent.

- "Sang sur les mains" -

Le 25 février, le pÚre Edelchtein a signé une lettre rédigée par l'un de ses amis, le pÚre Ioann Bourdine, et publiée sur le site de leur paroisse du village de Karabanovo, dans la région de Kostroma. "Le sang des Ukrainiens n'est pas seulement sur les mains des dirigeants russes et des soldats exécutant les ordres. Il est aussi sur les mains de ceux soutenant cette guerre ou se taisant", indiquait le message, depuis supprimé.

Le chef du diocĂšse de Kostroma, le mĂ©tropolite Ferapont, a condamnĂ© cette intervention et soulignĂ© que les deux popes Ă©taient les seuls clercs de la rĂ©gion, qui en compte 160, Ă  avoir protestĂ© contre l'offensive. Mais la protestation ne s'est pas arrĂȘtĂ©e lĂ . Le 6 mars, lors d'une messe, le pĂšre Bourdine Ă©voque nĂ©gativement le conflit.

Le jour mĂȘme, il est convoquĂ© et interrogĂ© au commissariat. Le 10 mars, il reçoit une amende de 35.000 roubles (440 euros) pour "discrĂ©ditation" de l'armĂ©e, une nouvelle infraction passible de trois ans de prison en cas de rĂ©cidive.

Au procĂšs, quatre personnes ont tĂ©moignĂ© contre lui. "Pendant la messe, le pĂšre Bourdine (
) nous a dit qu’il allait prier pour l’Ukraine", a dĂ©clarĂ© une paroissienne, selon une copie du dossier consultĂ©e par l'AFP.

- "Sataniste" -

Le prĂȘtre Bourdine, 50 ans, s'exprime toujours contre l'offensive. "Le commandement +Tu ne tueras point+ est pour moi inconditionnel, comme les autres", dit-il Ă  l'AFP, depuis sa maison situĂ©e prĂšs de Kostroma.

Selon lui, peu de popes orthodoxes russes critiquent le conflit car beaucoup sont sensibles à la "propagande" et "peu éduqués". S'ajoute la peur de sanctions ou de poursuites judiciaires.

Ioann Bourdine raconte que la police est venue prendre des photos de sa maison et de sa voiture. "Le pÚre Bourdine est bien plus courageux que moi", glisse le pÚre Guéorgui Edelchtein, depuis une chapelle construite prÚs de sa maison.

D'origine juive par son pĂšre, et polonaise catholique par sa mĂšre, Edelchtein s'est converti Ă  l’orthodoxie en 1955 dans l'espoir, déçu, d'Ă©chapper Ă  l'emprise du systĂšme soviĂ©tique. L’un de ses deux fils, Yuli-Yoel, a lui Ă©migrĂ© en IsraĂ«l oĂč il a menĂ© une importante carriĂšre politique.

"Les dirigeants de notre Eglise sont toujours des laquais du régime communiste", lùche Edelchtein, assurant que le Patriarcat de Moscou a été ravivé en 1943 par un "sataniste": Staline.

Les deux prĂȘtres ne se prĂ©sentent pourtant pas comme des dissidents et, au nom de l'unitĂ© de l'Eglise russe, traversĂ©e par de terribles schismes au cours de son Histoire, n’appellent pas Ă  dĂ©sobĂ©ir au Patriarche. "Si une personne commet un pĂ©chĂ©, il se compromet, mais ne compromet pas toute l'Eglise", estime Ioann Bourdine.

Ses dĂ©boires l'ont toutefois bouleversĂ©. DĂ©but avril, il s’est retirĂ© du service actif et rĂ©flĂ©chit Ă  son avenir, au sein ou en dehors de l'Eglise.

Issu d'une famille religieuse, mais ordonnĂ© seulement en 2015, aprĂšs une carriĂšre de journaliste, il tient Ă  respecter ses "convictions intimes". "Si, au sein de cette Eglise, je parle en me censurant, si j'arrĂȘte de dire qu'un pĂ©chĂ© est un pĂ©chĂ© et que les bains de sang sont inadmissibles, alors, petit Ă  petit, je cesserai d'ĂȘtre un berger."

AFP

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