Invasion russe

Ukraine: tranches de guerre au féminin

  • PubliĂ© le 30 juillet 2022 Ă  17:36
  • ActualisĂ© le 30 juillet 2022 Ă  17:45
Karina, soldate dans le Donbass, dans l'est de l'Ukraine, le 26 juillet 2022

Kateryna ne prend jamais ses camarades en photo avant de partir au front. Cela porte malheur. Karina ne dit surtout pas à sa mÚre qu'elle va sur la "ligne zéro". Iana poste ses "stories" militaires sur les réseaux sociaux pour donner le moral à ceux de l'arriÚre.

Ce jour-lĂ , les trois femmes sont en repos avec le reste de leur compagnie dans un village dans l'est de l'Ukraine, avant une nouvelle rotation.
Elles acceptent de se livrer, un peu, sur leur vie au front, cette guerre à laquelle elles ne s'attendaient pas, et ces cinq mois qui semblent "avoir duré des années".

Kateryna Novakivska, Ă  29 ans, est la commandante adjointe d'une compagnie opĂ©rant depuis un mois dans le Donbass, la rĂ©gion industrielle de l'est ukrainien dont les Russes tentent de prendre le contrĂŽle, et oĂč les combats font rage.

Petite brune mince au regard noir, la jeune femme, originaire de Vinnytsia (centre), venait d'ĂȘtre diplĂŽmĂ©e de l'acadĂ©mie de l'armĂ©e de terre lorsque la guerre a Ă©clatĂ©. Elle est notamment en charge du soutien moral et psychologique des troupes. AprĂšs le discours d'usage sur le "moral satisfaisant" des soldats et le bien-fondĂ© de leur combat, elle finit par se confier davantage.

"La chose la plus difficile pour eux, c'est de perdre des camarades", et, pour elle, de savoir se distancier des récits d'horreur de ses soldats. "Ils se confient plus facilement à moi car il y a tant de choses qu'ils ne peuvent pas raconter à leurs proches..."

Leur plus grande peur, raconte-t-elle, est d'ĂȘtre abandonnĂ©s, morts ou blessĂ©s, sur le champ de bataille. Elle se souvient d'une journĂ©e fatale, le 28 mai, oĂč onze soldats ont Ă©tĂ© tuĂ©s et une vingtaine portĂ©s disparus. Dans le fracas de l'assaut, des hommes disparaissent et personne ne peut dire ce qui leur est arrivĂ©.

Elle-mĂȘme confie que sa hantise est d'ĂȘtre kidnappĂ©e par les Russes, "mais j'ai tout prĂ©vu" dit-elle, allusion Ă  peine voilĂ©e Ă  la possibilitĂ© de se suicider avant de tomber aux mains de l'ennemi.

Elle a sur le nez une légÚre cicatrice, souvenir du souffle d'une explosion en mars, et sur l'avant-bras une fleur de lotus, un tatouage réalisé en 2017 à Volnovakha, une ville de la région "qui n'existe plus, qui est aujourd'hui occupée par les Russes".

- Tranches de vie -

Sur les réseaux sociaux, Iana Pazdrii est une ravissante bimbo aux ongles laqués et en treillis militaire. Dans la réalité, c'est une femme de 35 ans engagée depuis le début de l'invasion russe en Ukraine, qui, comme tous ses camarades, n'a pas vu son enfant depuis cinq mois.

"Je me suis engagĂ©e parce que je suis patriote, je pensais que je pourrais ĂȘtre utile ici, et je le suis", dit-elle sans fausse modestie. DĂšs qu'elle a le temps, la jeune femme poste sur Instagram ou Tik Tok des petites tranches de vie militaire, oĂč on la voit conduire un blindĂ©, poser avec une kalachnikov.

"Des soldats vivent sur la +ligne zéro+ sous les bombes, et j'essaye de montrer qu'on garde le moral malgré tout, de dire aux gens de ne pas avoir peur, que l'armée fait tout pour défendre le pays", dit-elle.

"Mais honnĂȘtement, parfois, c'est dur", admet-elle, tout en disant avoir trouvĂ© dans l'armĂ©e "une famille". Les soldats meurent par dizaines chaque jour sur le front de l'est de l'Ukraine, oĂč les forces russes ont fait d'importantes avancĂ©es en mai et juin, saisissant quasiment toute la rĂ©gion de Lougansk. Depuis, le front n'Ă©volue pas rĂ©ellement, mais les combats d'artillerie sont acharnĂ©s et sans rĂ©pit.

- "Ligne zéro" -

C'est vers les lignes de front que Karina conduit son VBCI (véhicule blindé de combat d'infanterie). La jeune femme, également mécanicienne, dit avoir eu un peu de mal au début à s'habituer à la vision déformée et limitée de l'environnement extérieur depuis le poste de conduite, et à la lourdeur du véhicule.

Cette ancienne ouvriÚre dans une usine textile, d'origine tadjike, a signé en 2020 avec l'armée pour un contrat de deux ans. "Lorsqu'on est sur les positions, c'est dur de penser aux camarades, d'espérer que personne ne sera tué ou blessé, que ça ne s'abattra pas sur toi", raconte-t-elle.
Son mari resté à la maison l'a vue partir à la guerre avec angoisse. "Mais personne ne me dit ce que je dois faire", souligne-t-elle.

Toutefois Karina a toujours un peu de mal à appeler sa mÚre, tellement angoissée. "Je ne lui dis pas que je suis sur la ligne zéro, elle fait semblant de me croire".

Karina ne se fait pas d'illusion, la guerre ne finira pas rapidement, et "les Russes ont déjà pris beaucoup de terre" en Ukraine. "Quoi qu'il en soit, nous vaincrons. Nous n'avons pas le droit de perdre", relance Iana. AprÚs la guerre, elle partira dans les Caraïbes, et en Amérique du Sud.

"Il faut que mes rĂȘves se rĂ©alisent. Je pense que je le mĂ©rite", dit-elle avec son immense sourire.

 AFP

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