Au secours des derniers tigres en Chine

Un braconnier reconverti en garde forestier

  • PubliĂ© le 7 octobre 2017 Ă  14:18
  • ActualisĂ© le 7 octobre 2017 Ă  15:56
Un tigre de SibĂ©rie dans le parc de Hengdaohezi, oĂč sont Ă©levĂ©s des tigres, dans le nord-est de la Chine, le 23 aoĂ»t 2017

C'était un chasseur sans scrupules qui n'hésitait pas à tuer une ourse devant ses petits. Aujourd'hui, il arpente sans fusil les montagnes du nord-est de la Chine avec une mission: protéger les derniers tigres de Sibérie encore en liberté dans le pays le plus peuplé du monde.


Depuis qu'il a remisĂ© sa carabine voilĂ  13 ans, Liang Fengen n'a pas croisĂ© une seule fois le fameux tigre qu'il est censĂ© protĂ©ger. Et pour cause: il n'en resterait que 540 Ă  l'Ă©tat sauvage sur une zone immense rĂ©partie entre le nord-est de la Chine, l'ExtrĂȘme-Orient russe et peut-ĂȘtre mĂȘme la CorĂ©e du Nord. M. Liang, 61 ans, doit se contenter de traquer dĂ©jections et traces de pattes du tigre de SibĂ©rie, le plus gros fĂ©lin rĂ©pertoriĂ© Ă  la surface du globe. Un mĂąle peut faire plus de 3,5 mĂštres de long, avoir une taille de 1,20 mĂštres au garrot et peser jusqu'Ă  350 kilos.

"Quand je repense Ă  ce que je faisais, c'Ă©tait vraiment cruel", admet l'ancien braconnier, qui vit dans une petite maison au pied des montagnes de la province du Heilongjiang, frontaliĂšre de la Russie. Sa conversion a Ă©tĂ© rendue possible par les efforts d'associations comme le Fonds mondial pour la nature (WWF) qui cherchent Ă  mettre Ă  profit la connaissance du terrain d'anciens braconniers. Chaque matin Ă  l'aube, le garde forestier entame sa randonnĂ©e quotidienne Ă  la recherche d'indices qui permettront aux zoologistes d'estimer oĂč en sont les derniers tigres et surtout leurs proies: une carcasse de chevreuil dĂ©vorĂ© ici, des crottes de sanglier lĂ ...


- Braconnier de nuit -


Le tigre de Sibérie a bien failli disparaßtre dans les années 1940, quand il n'en existait plus qu'une quarantaine d'individus. Ce félin colossal reste "en grand danger d'extinction", menacé par les braconniers qui cherchent à vendre à bon prix ses os - prisés de la pharmacopée traditionnelle - et prélÚvent les autres animaux dont le tigre se nourrit.
Liang Fengen parcourt la forĂȘt en tenue de camouflage. L'hiver, il doit braver une tempĂ©rature qui descend allĂšgrement sous les -30 degrĂ©s.

Les dĂ©jections de tigre qu'il recueille sont utilisĂ©es pour dĂ©tecter l'ADN des animaux. M. Liang est Ă©quipĂ© d'un GPS qui lui permet d'indiquer exactement oĂč se trouvent les diffĂ©rents indices qu'il a trouvĂ©s - une façon de suivre les trajets parcourus par les fauves.

Le terrain n'a pas de secret pour ce nouvel ami des tigres, qui parcourait la montagne dÚs l'enfance, chassant l'ours et le sanglier pour s'amuser mais surtout pour survivre. Durant les pénuries alimentaires de l'Úre maoïste, sa famille avait toujours suffisamment à manger grùce aux sangliers que Liang et son pÚre rapportaient à la maison.
"Pour moi, les animaux Ă©taient lĂ  pour ĂȘtre abattus", dit-il. "Et puis petit Ă  petit, j'ai changĂ©". Le changement fut assurĂ©ment trĂšs progressif: recrutĂ© comme garde en 2004 par le Bureau des forĂȘts de Suiyang, il reprenait subrepticement la nuit son ancien mĂ©tier de braconnier... Mais sa reconversion n'est pas passĂ©e inaperçue.

"Tout le monde savait dans le pays que Liang était le meilleur des braconniers", raconte Jin Yongchao, un responsable du bureau du WWF pour le nord-est de la Chine. Quand il a changé de métier, "ça a influencé beaucoup de monde".
D'aprĂšs M. Jin, dans la seule province du Heilongjiang, une trentaine de chasseurs ont comme lui troquĂ© le fusil pour l'uniforme du garde forestier. Quant Ă  Liang Fengen, il a la foi du converti. "Tant que mes jambes me portent et que le Bureau des forĂȘts a besoin de moi, je continuerai Ă  protĂ©ger les tigres de toutes mes forces", promet le sexagĂ©naire.


- Alcool Ă  base d'os de tigre -


La Chine compte aussi quelque 200 Ă©levages de tigres de SibĂ©rie, dont beaucoup font polĂ©mique. Comme le parc de Hengdaohezi, oĂč un canard vivant est amenĂ© Ă  l'aide d'un cĂąble au dessus d'un bassin oĂč Ă©voluent des tigres. Quand le cĂąble lĂąche le malheureux volatile, ce dernier atterrit dans la gueule d'un tigre affamĂ©, pour la plus grande joie des visiteurs qui mitraillent la scĂšne Ă  l'aide de leurs smartphones.

"Nous sommes les meilleurs spécialistes mondiaux de la reproduction des tigres de Sibérie", assure Liu Changhai, le patron du parc, qui se félicite de la naissance de 50 petits en avril dernier. Mais son parc et d'autres élevages chinois sont critiqués par les écologistes, qui n'y voient que de vulgaires "fermes à tigres" exploitant les félins à des fins mercantiles, sans se soucier de les relùcher dans la nature.

A Harbin, la capitale de la province du Heilongjiang, un autre parc se vante de détenir la plus grande ménagerie mondiale de tigres de Sibérie, avec plus de 500 animaux. Les tigres sont présentés lors de spectacles de dressage et les visiteurs se passent les petits de main en main. Des militants écologistes soupçonnent les élevages de vendre les fourrures et les os des tigres aprÚs leur mort. L'alcool à base d'os de tigre est recherché en Asie pour ses présumées vertus médicinales, bien que le commerce des os de tigres soit interdit depuis 1993. Liu Changhai dément que son élevage ait d'autre objectif que la remise en liberté des animaux. "C'est notre souhait le plus cher", assure-t-il.

AFP

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