Attentat contre Habyarimana

Un nouveau témoin embarrassant pour Kagame

  • PubliĂ© le 10 octobre 2017 Ă  22:32
  • ActualisĂ© le 10 octobre 2017 Ă  23:55
Des débris de l'avion dans lequel l'ancien président du Rwanda Juvenal Habyarimana a trouvé la mort en avril 1994

Le juge français chargĂ© de l'enquĂȘte sur l'attentat contre le prĂ©sident rwandais Habyarimana en 1994, Ă©pisode dĂ©clencheur du gĂ©nocide, veut confronter deux membres du clan Kagame au pouvoir au Rwanda avec un nouvel accusateur, au risque de raviver les tensions diplomatiques entre Paris et Kigali.


Le soir du 6 avril 1994, l'avion du président Juvénal Habyarimana, un Hutu, avait été abattu en phase d'atterrissage à Kigali par au moins un missile. Cet attentat non élucidé est considéré comme l'épisode déclencheur du génocide qui fit 800.000 morts selon l'ONU, essentiellement parmi la minorité tutsi.
Depuis, deux thĂšses s'affrontent dans cette enquĂȘte, ouverte en 1998 Ă  Paris aprĂšs la plainte des familles de l'Ă©quipage, en partie français.
La premiĂšre accuse un commando des rebelles du Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame, l'actuel prĂ©sident, de s'ĂȘtre introduit derriĂšre le dispositif des Forces armĂ©es rwandaises (FAR) afin d'abattre l'avion depuis la colline de Massaka, qui domine l'aĂ©roport.
Elle a conduit le premier juge chargĂ© du dossier, Jean-Louis BruguiĂšre, Ă  Ă©mettre en 2006 neuf mandats d'arrĂȘt contre des membres du clan Kagame, provoquant la rupture des relations diplomatiques avec Paris jusqu'en 2009.
A l'inverse, une commission d'enquĂȘte rwandaise accuse les extrĂ©mistes "Hutu Power" des FAR, qui auraient voulu se dĂ©barrasser d'un prĂ©sident jugĂ© trop modĂ©rĂ©. Une thĂ©orie renforcĂ©e par un rapport de 2012 d'experts en balistique qui s'Ă©taient rendus sur place avec les juges Marc TrĂ©vidic et Nathalie Poux. Dans leurs conclusions, prĂ©sentĂ©es par les juges, ils ont dĂ©signĂ© le camp de Kanombe, alors aux mains de la garde prĂ©sidentielle d'Habyarimana, comme zone de tir probable.


- Un autre témoin porté disparu -


Le nouveau tĂ©moin a Ă©tĂ© entendu deux fois en mars par le juge Jean-Marc Herbaut, qui a repris l'enquĂȘte. Dans ses auditions, dont l'AFP a eu connaissance, il affirme avoir fait partie de la section chargĂ©e de surveiller deux missiles SA-16 au quartier gĂ©nĂ©ral du FPR, Ă  Mulindi.
Début mars 1994, lui et ses camarades les auraient chargés en présence de James Kabarebe, une figure de la rébellion devenue depuis ministre de la Défense, dans un camion parti pour Kigali. Mais le témoin, lui, était resté au QG.
"En juillet 1994, les deux tireurs de missiles, Franck Nziza et Eric Hakizimana, sont revenus dans leur unitĂ©. Ils nous ont alors racontĂ© (...) qu'ils ont tirĂ© depuis un endroit nommĂ© +Massaka+ et plus prĂ©cisĂ©ment encore depuis un pont oĂč ils avaient vue sur l'aĂ©roport", rapporte cet homme de 41 ans d'origine tutsi.
Il cite également des propos de James Kabarebe, dont il fut membre de la garde personnelle, se félicitant de la réussite de la "mission" le 6 avril au soir.
Le juge a donc ordonné la tenue d'une confrontation mi-décembre à Paris avec James Kabarebe et Franck Nziza.
Joint par l'AFP, un des avocats des deux hommes, Me Léon-Lef Forster, qui réclame un non-lieu depuis 2010, s'est refusé à tout commentaire et a dénoncé "une manipulation médiatique".
Les deux hommes font partie des sept proches de Kagame tour à tour inculpés dans ce dossier depuis 2008. Aucun n'a été réentendu par les juges depuis.
Pour justifier son tĂ©moignage tardif, l'homme affirme s'ĂȘtre cachĂ© en Ouganda en 2008 aprĂšs avoir reçu la mission d'Ă©liminer un camarade de la section chargĂ©e des missiles au QG du FPR : "J'ai pensĂ© Ă  ce qui allait m'arriver moi-mĂȘme par la suite compte tenu de ce que je savais".
L'enquĂȘte, close une premiĂšre fois en juillet 2014, avait Ă©tĂ© rouverte rapidement pour entendre un autre membre de cette section, Emmanuel Gafirita. Mais il a disparu dans un kidnapping au Kenya en novembre 2014, avant d'avoir pu ĂȘtre auditionnĂ©.
L'affaire a ensuite été relancée à l'automne 2016 afin d'entendre un ancien général entré en dissidence qui accuse aussi le président Kagame, ravivant les tensions diplomatiques.
RĂ©fugiĂ© en Afrique du Sud et lui-mĂȘme visĂ© depuis 2006 par un des mandats d'arrĂȘt de cette enquĂȘte, ce gĂ©nĂ©ral, Faustin Kayumba Nyamwasa n'a pu ĂȘtre entendu Ă  ce jour par la justice française.
En réponse, une commission rwandaise avait publié dans la foulée une liste de 22 officiers supérieurs français qu'elle accuse d'implication dans le génocide.

Par Benjamin LEGENDRE - © 2017 AFP

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