Sa maison est Ă  cheval sur les deux pays

Un pied au Canada, l'autre aux Etats-Unis: l'étonnant commerce de M. Patenaude

  • PubliĂ© le 29 avril 2021 Ă  16:26
  • ActualisĂ© le 29 avril 2021 Ă  16:30
Le retraité québécois Paul-Maurice Patenaude le 23 avril 2021 dans son dépÎt de colis, au rez-de-chaussée de sa maison située à cheval sur la frontiÚre entre les Etats-Unis et le Canada

Pandémie oblige, la frontiÚre entre le Canada et les Etats-Unis est quasi fermée depuis mars 2020. Le Québécois Paul-Maurice Patenaude fait exception: sa maison est littéralement à cheval sur les deux pays. Et depuis un an, son petit dépÎt de colis transfrontalier ne désemplit pas.

"Je suis Ă  la fois au QuĂ©bec et dans l'Etat de New York, regardez si c'est beau!", s'amuse ce retraitĂ© de 82 ans, un pied de chaque cĂŽtĂ© de la ligne noire qui matĂ©rialise la frontiĂšre au rez-de-chaussĂ©e de la bĂątisse bicentenaire oĂč il vit depuis 70 ans. Dans son "dĂ©pĂŽt-cueillette", des dizaines de paquets attendent leurs propriĂ©taires sur des Ă©tagĂšres ajourĂ©es.

L'imposant bĂątiment de trois niveaux, qui abrita un bar jusqu'en 1991, a deux adresses et donc deux entrĂ©es: l'une au sud, dans l'Etat de New York, oĂč arrivent les colis livrĂ©s par Fedex ou UPS. L'autre au nord, Ă  Dundee, bourgade quĂ©bĂ©coise de 421 Ăąmes oĂč les clients canadiens viennent rĂ©cupĂ©rer leurs biens. "PlacĂ© comme moi, entre deux douanes, je suis pas mal certain que c'est unique", relĂšve M. Patenaude en faisant visiter les lieux Ă  l'AFP, appuyĂ© sur son dĂ©ambulateur.

A la faveur d'un traitĂ© entre les deux voisins, sa maison est devenue en 1842 l'une des rares au Canada Ă  ĂȘtre coupĂ©e en deux par la frontiĂšre. Et elle est aujourd'hui la seule Ă  abriter une telle activitĂ©, selon lui.

Le principe est simple: les colis sont livrés par la porte américaine, c'est M. Patenaude qui leur fait "passer la frontiÚre". Les clients canadiens les récupÚrent cÎté Québec puis font un crochet par la douane du Canada, qui jouxte la maison, afin d'y payer les taxes. En ne franchissant jamais la ligne noire, ils échappent à la quatorzaine imposée aux touristes en provenance des Etats-Unis depuis que la frontiÚre terrestre a été fermée aux déplacements "non-essentiels" en mars 2020.

Ils Ă©vitent Ă©galement les frais de livraison au Canada, parfois plus chers que les colis eux-mĂȘmes. "Et puis certains produits ne sont pas livrĂ©s au Canada, faut une adresse amĂ©ricaine", note l'octogĂ©naire.

Sa petite entreprise, créée il y a une dizaine d'années sur les conseils d'un ami, comptait un millier de clients réguliers avant que n'éclate la pandémie. "Depuis un an, j'ai eu 1.800 clients en plus, on a presque triplé" notre activité, relÚve M. Patenaude, ancien maire de Dundee.

Le dépÎt, enregistré aux Etats-Unis sous le nom de Half Way House Freight Forwarding (littéralement, maison à mi-chemin de transit de fret), est géré par ses trois enfants, dit-il: deux vivent aux Etats-Unis, le troisiÚme au Québec. Le pÚre habite les étages supérieurs et descend donner un coup de main cinq jours par semaine.

- Question de vie ou de mort -

La plupart des clients eux viennent du Québec et de la province voisine de l'Ontario. Richard Lachance arrive de l'ouest de Montréal, à une heure de route. Il vient récupérer des chaussures de football américain commandées pour son fils et ses copains. "J'ai une boßte postale à Plattsburgh (nord de l'Etat de New York), mais avec le Covid, on ne peut pas traverser les frontiÚres", explique-t-il.

En passant par la "maison à mi-chemin", il estime avoir économisé environ 200 dollars américains (165 euros). M. Patenaude, lui, facture ses services à des tarifs modiques: entre deux et 10 dollars canadiens (1,3 à 6,6 euros) le colis en moyenne. Cela varie en fonction de la taille, du poids "et surtout de mes humeurs", lùche-t-il dans un grand sourire.

Mais l'afflux rĂ©cent de nouveaux clients, loin de le rĂ©jouir, l'a un peu "dĂ©boussolĂ©", au point qu'il a "failli tout arrĂȘter". Avant de se raviser. "Pour certains c'est quasiment une question de vie ou de mort, j'ai des personnes qui sont malades, qui ont besoin de mĂ©dicaments, de produits qu'ils ne peuvent pas avoir au Canada", dit-il. "Ce service-lĂ  donne satisfaction Ă  des milliers de personnes, alors je me suis dit: peut-ĂȘtre qu'il va falloir qu'on continue un peu".

MalgrĂ© tout, M. Patenaude rĂȘve de voir la frontiĂšre rouvrir rapidement, pour retrouver un rythme plus tranquille. Et pouvoir aller plus souvent Ă  la pĂȘche avec son fils.

AFP

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