L'agression du DRH d'Air France Xavier Broseta traduit le "durcissement" et la "radicalisation des conflits" au cours de ces 20 derniÚres années, selon Jean-François Amadieu, professeur à l'université Paris 1 et spécialiste des relations sociales.
QUESTION: De tels faits se sont-ils déjà produits à votre connaissance dans des grandes entreprises ?
REPONSE: "Je n'ai jamais vu ça. C'est un durcissement. Il y a déjà eu des séquestrations de cadres, parfois trÚs longues, en général sur des conflits de défense de l'emploi. Là , c'est plus que ça. Ce qui est différent, c'est qu'on n'est pas dans de la séquestration.
Il faudrait se poser la question de savoir comment on peut laisser 500 personnes venir envahir un CCE (comitĂ© central d'entreprise). C'est un peu bizarre qu'on n'ait pas sĂ©curisĂ©, parce que les relations Ă©taient devenues trĂšs tendues. D'habitude, on empĂȘche les gens d'accĂ©der, c'est le B.A. ba de n'importe quelle nĂ©gociation dans un siĂšge. LĂ , c'est invraisemblable."
Q: Comment expliquez-vous qu'on en soit arrivé là ?
R: "Depuis 1995, il y a une montée de radicalisation des conflits et depuis ça ne s'est jamais démenti. AprÚs, on sait qu'on en vient à s'attaquer aux personnes, là ce sont des chemises déchirées. Les images sont effectivement assez impressionnantes. Comme illustration de la radicalisation des conflits depuis quelques années, c'est caractéristique. Cela symbolise ce qu'on traßne depuis 10 ans, 20 ans. A chaque conflit, on est toujours à la limite de quelque chose d'encore plus grave.
Dans les annĂ©es 1980, on assassinait physiquement les patrons que ce soit en France, en Italie, en Allemagne. C'est une façon de revisiter cette pĂ©riode assez noire, qui Ă©tait une forme de lutte politique de militants engagĂ©s dans des organisations d'extrĂȘme gauche."
Q: Le climat social à Air France laissait-il présager ces violences?
R: "Dans le cas d'Air France, c'est assez désolant qu'en quelques années on en soit arrivé là , parce que c'était un cas d'école dans les relations sociales françaises depuis 1998, c'était presque une success-story. C'est un paradoxe.
On est dans une compagnie qui, depuis l'accord avec les pilotes en 1998, suivi d'autres accords, avait rĂ©ussi Ă trouver un deal qui avait fait d'Air France un fleuron mondial pendant quelques annĂ©es. Il n'y avait plus de conflit du travail, les relations Ă©taient trĂšs bonnes dans un deal Ă l'amĂ©ricaine oĂč il y avait des concessions et un actionnariat salariĂ© trĂšs important, jusqu'Ă 20%.
Cela avait été un cas unique en France de relations sociales apaisées et économiquement trÚs efficaces. Pour des facteurs exogÚnes (concurrence...), la situation s'est détériorée. AprÚs, c'est un autre débat, est-ce que le changement de présidence à Air France y est pour quelque chose? Il faudra regarder."
Par Gaël BRANCHEREAU - © 2015 AFP
0 Commentaires

