Etats-Unis

Voyage forcé et semaines d'attente pour les Texanes voulant avorter

  • PubliĂ© le 26 avril 2022 Ă  22:45
  • ActualisĂ© le 27 avril 2022 Ă  05:10
Shayla s'est rendue à deux reprises à la clinique Hope Medical Group for Women, située à Shreveport en Louisiane, à cinq heures de route du Texas, le 19 avril 2022

Dans une heure, Shayla, une Texane enceinte de 13 semaines, va enfin pouvoir avorter. "J'essaie (de le faire) depuis six semaines", confie-t-elle Ă  l'AFP dans une petite clinique de l'autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre de son État, en Louisiane, Ă  cinq heures de route de chez elle.

Le 1er septembre 2021, une des lois anti-avortement les plus restrictives des Etats-Unis est entrĂ©e en vigueur dans l'État rĂ©publicain du Texas, interdisant toute interruption volontaire de grossesse (IVG) Ă  partir du moment oĂč un battement de coeur du foetus est perceptible Ă  l'Ă©chographie, soit quatre semaines environ aprĂšs la fĂ©condation.

Avec 30 millions d'habitants, le Texas est le deuxiĂšme État le plus peuplĂ© du pays et cette loi a conduit les patientes vers les cliniques vite submergĂ©es d’autres États, les contraignant faute de place Ă  retarder inexorablement leur IVG.

En février, l'association Planned Parenthood, qui défend le droit à l'avortement, a révélé que le nombre de patientes du Texas avait augmenté de presque 800% dans les cliniques d'avortement de l'Oklahoma, du Nouveau-Mexique, du Kansas, du Colorado et du Missouri. Dans ses propres centres de santé en Oklahoma, la hausse approche les 2.500% !

"Une fois qu'une femme a dĂ©cidĂ© qu'elle ne pouvait plus poursuivre sa grossesse, retarder l'acte y mettant fin est cruel", explique Kathaleen Pittman, l’administratrice de la clinique Hope Medical Group for Women de Shreveport oĂč est reçue Shayla.

- Attente stressante -

"Beaucoup de femmes expriment un dĂ©sespoir absolu", ajoute-t-elle. Et "nous devons leur expliquer que mettre fin (elles-mĂȘmes) Ă  leur grossesse leur fera encore plus de mal". Ce matin d'avril, sa clinique ressemble Ă  une fourmiliĂšre. Les patientes arrivent de Louisiane, du Texas, du Mississippi, avec une mĂšre, une sƓur, un beau-pĂšre ou un mari chargĂ©s de les reconduire chez elles aprĂšs leur avortement et de s'occuper parfois de leurs enfants.

DerriĂšre la vitre de l'accueil, le tĂ©lĂ©phone sonne sans cesse et la demi-douzaine d’employĂ©es en charge de le dĂ©crocher rĂ©pĂštent la mĂȘme chose: impossible d’accorder un crĂ©neau, il faut s'inscrire sur une liste d'attente.

Environ deux semaines aprĂšs, les patientes seront recontactĂ©es pour fixer, une ou deux semaines plus tard, le premier des deux rendez-vous obligatoires en Louisiane pour bĂ©nĂ©ficier d’un avortement. "Cette loi met les gens Ă  rude Ă©preuve", tĂ©moigne une enseignante de 31 ans venue de Houston et ne souhaitant pas communiquer son prĂ©nom. "Ne pas savoir si on pourrait s'occuper de moi a Ă©tĂ© la partie la plus stressante du processus".

Impossible pour l'Ă©tablissement de Shreveport de proposer mieux. "Nous sommes physiquement une petite clinique", se justifie Kathaleen Pittman, acculĂ©e. "On a dĂ» renforcer notre Ă©quipe. (
) Imaginez ce que c’est (
) en pleine pandĂ©mie, quand le personnel mĂ©dical est dĂ©jĂ  dĂ©bordĂ©, stressĂ©, indisponible !"

Avant la loi texane limitant le droit Ă  l’avortement, 18 % seulement de ses patientes venaient du Texas, contre la moitiĂ© aujourd’hui. Les Louisianaises, elles, sont toujours aussi nombreuses et subissent aussi les consĂ©quences de la loi texane, contraintes de repousser leur IVG.

- Jusqu'au Colorado -

"Elle a su qu’elle Ă©tait enceinte il y a un mois et demi" soupire une Afro-AmĂ©ricaine de 34 ans, en parlant de sa fille de 16 ans emmitouflĂ©e dans une couverture dans la salle d’attente de la clinique, un peu avant son avortement. Quelques chaises plus loin, attendent deux autres Afro-AmĂ©ricaines venues de Houston et de Dallas.

En 2008, l'institut de recherche Guttmacher, organisme favorable Ă  l'avortement dont les Ă©tudes font rĂ©fĂ©rence, indiquait que le taux d’avortement des femmes noires amĂ©ricaines Ă©tait presque cinq fois supĂ©rieur Ă  celui des blanches.

Tout en gardant parfois leur secret, ces Texanes ont dĂ» surmonter beaucoup de difficultĂ©s logistiques pour ĂȘtre prĂ©sentes Ă  leurs deux rendez-vous Ă  des centaines de kilomĂštres de chez elles: faire garder les enfants, quitter le travail, parfois louer une voiture, payer un hĂ©bergement


Il a aussi fallu qu’un proche se mobilise pour les raccompagner chez elles. Avant qu'une place ne se libĂšre, Shayla, 27 ans, Ă©tait sur des listes d'attente dans le Colorado et dans l’Oklahoma. "C'Ă©tait soit avoir un bĂ©bĂ© et galĂ©rer, soit voyager", explique la Houstonienne sans emploi et dĂ©jĂ  mĂšre cĂ©libataire d’un fils de 2 ans.

Deux associations l’ont aidĂ©e Ă  rĂ©unir les 2.000 dollars nĂ©cessaires, dont 695 dollars pour l'IVG. "Quelqu’un peut s’occuper de ton enfant un jour et pas le jour suivant. Comment garder un job dans ces conditions ? Alors je me suis dit que je n'allais pas avoir deux enfants et galĂ©rer encore plus", conclut-elle, tandis que sa mĂšre et son fils attendent Ă  l'extĂ©rieur.

AFP

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