Le Mozambique et La RĂ©union, via le Centre de recherche et de veille des maladies Ă©mergentes dans l'ocĂ©an Indien (CRVOI), ont officiellement clĂŽturĂ© ce 31 aoĂ»t 2015 leur partenariat scientifique et mĂ©dical "MozaR", initiĂ© trois ans auparavant. La phase de collecte des Ă©chantillons sur le terrain est terminĂ©e, ces derniers doivent maintenant ĂȘtre analysĂ©s, ce qui prendra encore au moins six mois. L'enjeu est de prĂ©venir les phĂ©nomĂšnes pathologiques Ă©mergents en lien avec un territoire-clĂ©, l'Afrique australe, oĂč bon nombre d'Ă©pidĂ©mies rĂ©gionales ont pu prendre leur source, Ă commencer par le chikungunya.
PrĂšs de 40 % de la population touchĂ©e et une paralysie de lâĂźle pendant de longs mois : le chikungunya a laissĂ© une empreinte durable dans les corps et les esprits rĂ©unionnais. En dĂ©barquant au dĂ©but de lâannĂ©e 2005, le virus sâest propagĂ© Ă toute vitesse sans rencontrer de rĂ©sistances. "La RĂ©union est une Ăźle assez propre, mais naĂŻve", assĂšne Pablo Tortosa. Le biologiste du Centre de recherche et de veille des maladies Ă©mergentes dans lâocĂ©an Indien (CRVOI), explique que lâisolement gĂ©ographique dâune Ăźle ocĂ©anique la protĂšge de la plupart des flux humains et par lĂ , des flux de pathogĂšnes. Mais "le revers de la mĂ©daille, câest que lorsquâil y en a un nouveau qui entre, il peut avoir un impact dramatique."
Câest pour comprendre et prĂ©venir ces risques Ă©pidĂ©miques que le CRVOI a Ă©tĂ© créé Ă la suite du chikungunya. Lâenjeu est de partir Ă la rencontre des nouveaux virus pour mieux anticiper leur possible arrivĂ©e sur lâĂźle. Lors des dix derniĂšres annĂ©es, les phĂ©nomĂšnes dâĂ©mergence dans la zone Sud-Ouest de lâocĂ©an Indien (dengue, theilĂ©riose, fiĂšvre de la vallĂ©e du RiftâŠ) se sont succĂ©dĂ© avec un point commun : ils ont tous pour origine lâAfrique de lâEst. En partant de ce constat, le CRVOI se devait de dĂ©velopper un partenariat avec les pays du continent africain pour voir ce quâil sây passe. Le premier Ă voir le jour, intitulĂ© "MozaR", a permis de s'associer au Mozambique et vient de se terminer officiellement le 31 aoĂ»t dernier.
Deux tiers des pathogĂšnes issus de la faune sauvage
Le volet scientifique de MozaR consiste Ă Ă©tablir un inventaire des pathogĂšnes qui circulent pour mieux cerner les dangers potentiels. Les Ă©tudes virales et bactĂ©riologiques passent par un travail de terrain avec la capture de chauve-souris et de petits rongeurs. Deux tiers des pathogĂšnes Ă©mergents proviendraient de la faune sauvage. Câest dans lâinvestigation de cette derniĂšre que le CRVOI peut apporter aux autoritĂ©s mozambicaines son expertise mais aussi dans lâĂ©cologie des pathogĂšnes. Pour prĂ©ciser ce terme dâ"Ă©cologie", Pablo Tortosa, Ă©galement maĂźtre de confĂ©rence Ă lâuniversitĂ© de La RĂ©union, nâhĂ©site pas Ă reprendre lâexemple du chikungunya : "sâil y a de nombreuses Ă©tudes sur les effets de ce virus au niveau humain, on nâa presque aucune idĂ©e de ce qui se passe dans son environnement, comment il se maintient entre deux Ă©pidĂ©mies, quels sont les rĂ©servoirs ?" Le chikungunya circule trĂšs probablement sur un mode endĂ©mique au Mozambique, avec plusieurs petites Ă©pidĂ©mies par an et une population naturellement vaccinĂ©e. La banque d'Ă©chantillons humains centralisĂ©e par l'Institut national de SantĂ© (INS) de Maputo, la capitale mozambicaine, doit permettre aux chercheurs du CRVOI de le vĂ©rifier.
L'autre volet du projet MozaR consistait Ă fournir aux Mozambicains les moyens techniques de caractĂ©riser certains pathogĂšnes. Actuellement, les syndromes fĂ©briles (fiĂšvre, extrĂȘme fatigue) donnent principalement lieu Ă un diagnostic de paludisme. Ce quâEduardo Samo Gudo, directeur du laboratoire dâimmunologie Ă l'INS ne pense plus ĂȘtre pertinent : "la dengue, le chikungunya, la leptospirose sont des virus que nous recherchons. Beaucoup dâexperts mĂ©dicaux ne croient pas Ă leur existence dans notre pays et au fait quâils puissent provoquer des Ă©pidĂ©mies. Moi, si ! Je suis presque sĂ»r que nous avons toutes les conditions au Mozambique pour lâapparition et la propagation de ces pathogĂšnes."
La collaboration du CRVOI peut amener les preuves scientifiques de leur circulation et permettre d'identifier la part rĂ©elle du paludisme dans les Ă©tats fĂ©briles. "Câest trĂšs important en termes de dĂ©cisions politiques, renchĂ©rissait Eduardo Samo Gudo, avant l'arrivĂ©e des premiers scientifiques rĂ©unionnais au printemps 2014. Cela va permettre au ministĂšre de la SantĂ© dâamĂ©liorer lâalgorithme de prise en charge des malades." Il importe pour cela que les Ă©quipes mozambicaines soient en mesure de dĂ©tecter elles-mĂȘmes les maladies prĂ©citĂ©es en mettant en place les outils nĂ©cessaires.
Trois techniciens de laboratoires de niveau licence (Bac +3) ont bĂ©nĂ©ficiĂ© de sessions de formations Ă des techniques de diagnostic rapide, ici, Ă La RĂ©union. Le manque de laboratoires et surtout le non-recours aux techniques molĂ©culaires sont prĂ©judiciables Ă lâaction des autoritĂ©s sanitaires. Il Ă©tait nĂ©cessaire de leur offrir la possibilitĂ© de traiter elles-mĂȘmes leurs Ă©chantillons, ce qui est maintenant chose faite.
Place à l'analyse des échantillons
Pour le CRVOI, la phase de collecte des donnĂ©es brutes en provenance du terrain mozambicain est achevĂ©e. De sĂ©vĂšres difficultĂ©s ont Ă©tĂ© rencontrĂ©es dans la mise en place du protocole logistique, dues Ă l'Ă©tendue du territoire et la mauvaise rĂ©partition des ressources. Si la capitale Maputo est bien pourvue en matĂ©riel et en infrastructures, le reste du pays peine Ă disposer des mĂȘmes conditions. L'acheminement des Ă©chantillons conditionnĂ©s dans de l'azote liquide, par exemple, a Ă©tĂ© particuliĂšrement laborieux et coĂ»teux.
Maintenant que tout a Ă©tĂ© rapatriĂ©, les Ă©quipes du CRVOI vont pouvoir procĂ©der aux analyses. Les rĂ©sultats et leurs interprĂ©tations ne seront pas connus avant au moins six mois, plus vraisemblablement un an. Aux dires des diffĂ©rents protagonistes, cette premiĂšre collaboration avec le Mozambique ne doit pas ĂȘtre sans lendemains. L'ancien directeur du CRVOI, Koussay Dellagi, rappelait il y a un an que l'organisme a " vocation Ă s'implanter en Afrique australe ". En attente de financement, un projet de coopĂ©ration avec l'Afrique du Sud, plus prĂ©cisĂ©ment avec le laboratoire de virologie de Pretoria, serait dans les starting-blocks. Les aventures africaines du CRVOI ne font que commencer.
Fabien Lefranc pour www.ipreunion.com
