À La Réunion, les foyers monoparentaux occupent une place importante, et les mères seules sont largement majoritaires. À l'occasion de la fête des mères ce dimanche 31 mai 2026, trois mamans solos nous racontent leur histoire. Entre recherche d'équilibre quotidien, charge mentale, sacrifices et fierté, ces fanm kouraz reviennent sur leur parcours de mère. (Photo d'illustration : Richard Bouhet / www.imazpress.com)
L'horloge de Coralie sonne. Il est 5 heures du matin. Pas le temps de traîner, la journée démarre déjà. Dans quelques minutes la maman de Liam, 4 ans, devra préparer le petit-déjeuner, réveiller son fils, vérifier son sac pour l'école et enchaîner avec le travail.
Depuis deux ans, cette mère de famille assume seule ce quotidien.
À La Réunion, 42% des enfants vivent dans une famille monoparentale en 2021. Parmi eux 89% vivent avec leur mère, selon les derniers chiffres de l'Insee.
Derrière les chiffres, se cachent des réalités différentes : séparation difficile, décès du conjoint ou encore abandon parental. Mais ces femmes partagent un même parcours de vie, marqué par la fatigue physique et mentale, les responsabilités et les sacrifices.
- Jamais moins seule qu'à deux -
Coralie, ne cesse jamais de courir. Comme beaucoup de mères célibataires, son quotidien est rythmé par une organisation millimétrée, où chaque minute compte. La jeune femme de 32 ans, élève son fils seule depuis maintenant deux ans. Piégée dans une relation toxique pendant plusieurs années, elle a eu le courage de partir.
Se sentir seule, même accompagnée. Une réalité cachée derrière la vision de la famille traditionnelle. Elle en est un exemple : "Je gérais tout, factures, nounou, repas, ménage, médecin... À la maison et à l'extérieur, j’étais sur tous les fronts", dit-elle.
Avec toutes les charges quotidiennes sur ses épaules, elle ne voulait plus d'un papa seulement là physiquement pour son enfant : " Il n'a jamais profité de promenade en famille ou de sorties. Pour lui être présent, c'était être là…sur son ordinateur ", confie-t-elle.
Bernadette, mère de Mickaella 23 ans, de Maelys 17 ans et de Mathis 13 ans, partage également ce sentiment. "Il me rappelait de faire tel ou tel papier mais au final toute la charge retombait sur moi", explique-t-elle.
- La solitude, pas un choix, parfois une nécessité -
Derrière cette fatigue commune, les chemins qui mènent à la monoparentalité et à la solitude parentale, sont bien distincts.
Sonia, mère de Luigi, 17 ans, n'a jamais eu le soutien du père de son fils. À 38 ans, alors que tous vœux de maternité semblaient inatteignables, elle apprend qu'elle est enceinte de quatre mois. Un miracle pour elle, une surprise, pas forcément bonne, pour le père.
Déjà papa et se considérant d'un âge trop avancé pour avoir un nouvel enfant, il s'éloigne, laissant Sonia assumer seule la grossesse et la naissance de Luigi : "J'ai pu compter sur le soutien de ma mère à ce moment-là et encore aujourd'hui", explique-t-elle.
Pour Coralie, c'est grâce à son courage et à ses proches, si elle a pu sortir du schéma toxique dans lequel elle se trouvait. Déjà isolée mentalement dans son couple, partir était devenu un impératif pour elle, encore plus avec un enfant. "Pour son bien et le mien, je n'avais pas le choix", affirme-t-elle.
De son côté, Bernadette n'a pas choisi d'être la seule figure parentale de ses enfants. C'est à la suite du décès récent de son compagnon, que sa vie a basculé. Déjà confrontée aux difficultés du quotidien, cette perte lui a imposé de nouvelles responsabilités : faire son deuil, gérer celui de ses enfants et affronter seule, les épreuves qui l'attendaient : "Il faut subir, je n'ai pas d'autres options", dit-elle.
La solitude s' accompagne souvent de son lot d'épreuves. Entre remise en question, fatigue et doutes, ces mamans kouraz, continuent d'avancer pour leurs enfants.
- "C'est mon rôle, je ne peux pas baisser les bras" -
Les journées de Coralie ressemblent parfois à un parcours du combattant : "Penser aux habits de Liam, à ses rendez-vous médicaux, son suivi scolaire, tout en gérant à côté le stress du travail, les factures, penser aussi aux vacances, aux sorties à faire ensemble, ça devient vite épuisant", souligne-t-elle.
Après la naissance de son fils, Sonia, s'est elle, reconvertit professionnellement. Ancienne aide à domicile, elle devient employée de maison et travaille d'arrache-pied pour subvenir à ses besoins et ceux de Luigi. Les vraies difficultés, commencent quatre ans après la naissance de Luigi. En âge d'aller à l'école, le petit garçon ne parle toujours pas. Commence alors un parcours pour en déterminer la raison. Le diagnostic tombe finalement à ses 5 ans : Luigi est autiste.
En apprenant cela, le père s'efface davantage encore face à cette responsabilité " trop lourde" pour lui, selon Sonia. Pour elle, c'est le début d'un combat perpétuel. Trouver un équilibre et penser à l'avenir de son fils, deviennent ses priorités. Pour la quinquagénaire, le trouble de son fils est un don. Alors, elle multiplie les efforts pour l'accompagner en lui payant des professeurs particuliers, en intégrant des associations pour rencontrer d'autres mamans et en intégrant le conseil des parents au lycée. Aujourd'hui, les contacts entre Luigi et son père, se résument à une heure de visite, à peine.
Affronter ces difficultés, Bernadette ne s'y attendait pas. En plus du décès du père de ses enfants, elle se retrouve aujourd'hui à devoir préparer le déménagement de 14 années de vie : "J'ai reçu un courrier recommandé qui me disait de quitter le logement dans six mois", explique-t-elle. Mais les jours passent, les loyers sont trop chers et en touchant uniquement les allocations chômage, la quadragénaire ne voit pas le bout du tunnel : "Il y a des jours où je me demande si on va finir sous un pont". Malgré tout, elle refuse d'abandonner : "Dans tous les cas c'est mon rôle, je ne peux pas baisser les bras", souffle-t-elle.
Au-delà de leurs histoires personnelles, un même sentiment traverse les témoignages de ces femmes : celui de ne jamais vraiment pouvoir se reposer.
- "Le cerveau ne prend jamais de pause" -
Quand elle le peut, Sonia essaye de prendre du temps pour elle en faisant des balades ou en voyant des amis : "Si je ne pense pas un peu à moi de temps en temps, je suis comme un robot", dit-elle.
Pour Coralie, élever Liam seule n'a jamais été difficile à accepter : "Avant je gérais déjà tout, sauf que là, je n'ai plus les affaires du père à gérer en plus".
Le quotidien reste tout de même compliqué pour la jeune femme. "Pour moi, cela représente toute la charge mentale à avoir. En fait, le cerveau ne prend jamais de pause. Du coup je note tout sur des petits cahiers pour tenter de ne jamais rien oublier. Même si une fois j'ai carrément zappé le cartable", raconte-t-elle.
La trentenaire évoque aussi toutes les pensées qui l'envahissent régulièrement. "Le plus difficile a été et l'est encore, de ne pas culpabiliser. De se dire que oui Liam est avec sa maman mais que je n'avais pas le choix", dit-elle avec émotion.
Cette charge mentale pèse lourd pour ces mamans. "Parfois je pleure, je perds espoir, mais je me relève car je n'ai pas le droit à l'abandon", affirme Bernadette, pour qui avancer reste la priorité.
Au-delà des difficultés, toutes racontent aussi le regard des autres et la nécessité de rester fortes malgré tout. "Les gens disaient que Luigi était un enfant bâtard. J'y étais préparée, ça ne m'a jamais atteint", assure Sonia. "À l'extérieur je suis toujours sous mon meilleur jour. Parce que j'ai cette force mentale-là. Mi vé montré ke malgré tout mi lé la mèm", soutient Bernadette.
Séparation, deuil ou abandon, malgré des parcours différents, toutes avancent avec la même responsabilité sur les épaules : endosser à la fois le rôle de mère et celui de père.
Pour la fête des mères, chacune porte un regard propre, sur cette journée symbolique. Coralie y voit l'occasion de dire aux mamans, seules ou non, "merci et bravo pour tous leurs combats parfois invisibles". "Ma force c'est mon garçon, alors pour la fête des mères c'est lui que je mets à l'honneur", affirme Sonia.
De son côté, Bernadette veut surtout rappeler l'importance de profiter de ceux qu'on aime : "Une maman, on en a qu'une seule, il faut la chérir tant qu'elle est là. Il ne faut pas attendre la fête des mères pour ça, mais aujourd'hui, s'il vous plaît, dites lui que vous l'aimez"
"...plus fort que l'univers...", renchérit Coralie.
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