Moins d’alcool sur nos tables et plus de boissons artisanales et produites à La Réunion. Sur l’île, les boissons péi sont à la mode. Kéfir, kombucha et jus fraîchement pressés avec des fruits de saison, les Réunionnais font le choix de boissons plus saines pour la santé. Des produits qui trouvent aujourd’hui leur place dans les rayons des grandes surfaces, sur les tables des restaurants et dans les foyers réunionnais. Derrière cet engouement, des entrepreneurs passionnés qui font face aux défis liés à l’insularité : investissements coûteux, dépendance aux importations, et difficultés d’accès aux aides. (Photo : Richrd Bouhet / www.imazpress.com)
Dans les hauts de Saint-Leu, Iris Apaya est au four et au moulin. Dans son laboratoire de production des kombuchas SCOBY Doux, il y a toujours quelque chose à faire, alors, pour tenir son agenda, la mère de famille se réveille à 4 heures du matin. Première étape de la journée : les livraisons.
Le top départ est donné à 5 heures, avant un retour au labo 3 heures plus tard, ensuite, elle ne comptera plus les heures. Les litres de thé coulent à flot, entre 75 et 150 litres par jour, qui iront en fermentation, puis à l’ajout des fruits frais et de saison. Ici pas de produits séchés, pas de poudre de fruits. "Tout est frais", lance Iris un choix qu'elle fait pour obtenir un produit qualitatif.
"Je travaille uniquement avec des produits frais, c’est plus contraignant, plus cher aussi, mais je tiens à la fraîcheur des produits".
"Le kombucha, c'est une boisson à base de thé fermenté, qui lui donne un goût acidulé. J’ai tendance à dire à mes clients qu’il faut s’attendre à une odeur et un goût proches de ceux de la bière, mais dans mon kombucha il n’y a pas d’alcool."
Conservé et transporté au frais, le kombucha est une boisson fragile et surtout vivante, insiste Iris : "C'est une boisson qui est en train de vivre, et qui va changer encore. Le goût ne sera pas toujours le même, parce que c’est un produit vivant, mais on retrouvera toujours cet aspect acidulé."
"À l'époque, j’avais des problèmes de digestion, j’ai cherché quelque chose de naturel, j’ai trouvé le kombucha. Ma sœur avait une collègue qui en faisait depuis des années, ça a commencé comme ça. J’ai commencé à la maison, pour moi. Je me suis dit : c’est impressionnant ce que la nature peut faire, c’est parti de là. J’ai fait goûter à mes proches, j’ai fait des tests avec des fruits congelés au début, avec des herbes aromatiques de mon jardin. Puis je ne retrouvais pas de travail, alors je me suis dit que c’était le moment de faire quelque chose moi-même pour moi-même."
- Des difficultés liées à l'insularité : importations et investissement -
Les clients sont là, assure Iris Apaya, et la demande croissante : il faut donc investir et agrandir ses unités de production.
Iris a besoin d’investir dans du matériel qui lui permettrait de produire de plus grands volumes, elle est à la recherche d’un accompagnement et d’aide pour passer ce cap.
Elle nous le confiera à plusieurs reprises, son métier c’est avant tout une passion : "Être artisan, c'est bien, on est des gens passionnés, on fait les choses avec passion, mais on fait tout seul, et personne ne nous aide. Un artisan travaille tous les jours, 7 jours sur 7. Pour tout ce qui est administratif, demandes d'aide ou de subventions : on a besoin d’aide."
À trois mois du cinquième anniversaire de son entreprise, Iris fait face aux difficultés que de nombreux entrepreneurs Réunionnais connaissent, elle raconte sans filtre : "Je suis toujours motivée par mon travail, j’ai créé cette structure et j’aime ce que je fais, j’aime mes produits. Mais je suis fatiguée de ne pas avoir les moyens, de ne pas être aidée".
"Souvent, je ne rentre pas dans les critères, finalement, si ou na pwin, bé ou krév. Il y a beaucoup d’entreprises qui ferment en ce moment. Je reste confiante quand même, mais je me dis que si au prochain bilan ça ne va pas, j’arrête."
Iris Apaya conseille à ses clients de lui ramener les bouteilles vides, un système de consigne qui permet de limiter les importations de bouteilles en verre.
À Saint-Gilles, les Vergers de Marie fonctionnent également avec un système de consigne.
- Survivre à la crise du Covid 19 : le pari des Vergers de Marie -
Pierre Olivier Law-Yat s’est lancé en 2014, son père est agriculteur, un producteur de mangues bien connu dans le secteur, ses fruits sont désormais transformés en jus.
"J’ai grandi là-dedans, chaque année, je voyais des tonnes de mangues qu’on perdait, j’ai voulu en faire quelque chose" lance Pierre Olivier Law-Yat.
"Le premier produit qu’on a fait, c’était de la purée de fruits congelée que l’on vendait aux professionnels, avec tous les fruits de la Réunion. On vendait à des producteurs de glaces, des confituriers, rhumiers, mais aussi aux cuisines centrales".
À l'arrivée de la crise du Covid 19, le chef d'entreprise ne pouvait plus fournir ses clients car ces derniers étaient dans l'obligation de rester fermés. Il décide alors de se tourner vers les seuls commerces ouverts : les grandes surfaces. L'idée ? Faire des jus avec les fruits locaux.
Pierre Olivier Law-Yat raconte : "C'est là qu’on pense aux jus : ananas, fruits de la passion. En 2020, on espérait vendre 100 bouteilles par semaine, on aurait été contents, puis on a mis nos références dans un magasin du Port. J’ai apporté 100 bouteilles le jeudi. Dans l'aprés midi, il n’y avait plus grand-chose. Le magasin m'a demandé d'en livrer à nouveau 150. En 2 jours on a vendu 250 bouteilles."
"Quand on a contacté les autres enseignes, ça a été le même engouement. On s’est dit que ça fonctionnait, le client répondait bien au produit, alors, on a augmenté la capacité de production".
On pouvait faire 300 bouteilles par jour, au début. À ce moment-là, il y avait 4 personnes, un livreur, et 3 opérateurs de ligne de production. Moi je faisais toute la gestion de l’entreprise".
- De 300 à 4000 bouteilles par jour : les jus péi séduisent les Réunionnais -
Pour trouver ce qui plaira aux papilles réunionnaises, dans les labos de Pierre Olivier, on n'hésite pas à faire des tests et à renoncer à transformer certains fruits en jus : "On a sorti 20 variétés de jus différents, il y a des références qui ne marchent pas : carambole, melon, pastèque, banane, et qui restaient en rayon, alors on a décidé d’arrêter ces produits".
Il précise : "Nos produits sont haut de gamme, en termes de prix c'est le haut du panier, les clients donc vont partir sur ce qu’ils aiment bien en termes de goût pour ne pas être déçus. Le jus d'orange, par exemple, on a arrêté aussi".
"En août 2023, on a inauguré un nouveau bâtiment, avec une nouvelle ligne de production. Aujourd’hui, on est 13 personnes dans l’entreprise, il y a plus d'opérateurs, des commerciaux, des livreurs, et les lignes de production sont plus automatisées. Nous pouvons faire 4000 bouteilles par jour."
100.000 litres de jus sont ici produits à l'année en 2026 : "le futur : c’est continuer d’avoir de la croissance" lance Pierre Olivier, son entreprise compte aujourd'hui 13 salariés.
Les plus gros défis pour le producteur de jus aux saveurs locales selon lui : les investissements pour se lancer.
À ceux qui souhaitent se travailler dans ce même secteur, il détaille : "Dans la production de jus, le ticket d’entrée, c'est dans les investissements qu’il faut faire pour être aux normes et avoir les autorisations pour vendre en grande surface, par exemple. Ce n’est pas à la portée de tout le monde, les investissements de départ sont assez importants."
De ce parcours, Pierre Olivier Law-Yat retire beaucoup de satisfaction : "Le chemin réalisé est long. Je me dis qu'il y a encore des possibilités, des choses à faire, j’ai encore des idées et je pense que j’ai encore de la place pour me développer."
Autre positionnement pour son entreprise : dépendre le moins possible des autres et des importations.
Quand on lui parle de boissons axu goûts standardisés, le chef d'entreprise, ingénieur agroalimentaire de formation, l'assure : "Nous, on est plutôt des artisans, on va avoir des mangues plus ou moins sucrées en début ou fin de saison, ce qui peut faire varier légèrement le goût, mais il faut vraiment être un professionnel pour sentir la différence."
Les produits qui sortent des labos de Pierre Olivier Law-Yat, sont vendus en rayons frais : face à eux, des jus d'importations et une autre marque locale qui sont dans les prix les plus élevés dans le secteur des jus de fruits.
- Le Kéfir de fruits : des petites graines qui donnent une boisson gazeuse -
Le kéfir de fruits est une boisson fermentée à base d'eau, de fruits, de sucre et de grains de kéfir (un mélange naturel de levures et de bactéries). Le sucre se transforme, ce qui donne une boisson pétillante avec un léger goût de fruits.
Comme le kombucha, le kéfir est présenté comme une alternative à l’alcool et cela séduit. Les ventes explosent en début d’année, ce moment où les bonnes résolutions sont encore d’actualité, nous explique le fondateur de Pik Kéfir, Kilian André, une marque installée à Saint-Leu.
Le fondateur de Pik Kéfir raconte : "Mon papa était sommelier, donc j'ai grandi dans cette notion du vin, de la fermentation, du bon goût, et ça a été un peu mon moteur dans mon enfance."
Après avoir travaillé plus d'une dizaine d'années dans l'importation de bières artisanales, Kilian André est venu s’installer à La Réunion.
Il y a 4 ans, il récupérait 50 petits grammes de graines de kéfir, il en a 15 kilos aujourd’hui. Des graines que vous pouvez récupérer pour vous aussi vous lancer dans la production de kéfir.
"Je voulais créer quelque chose dans cet esprit-là, alcoolisé, donc plutôt bière, mais en arrêtant de consommer de l'alcool, j'ai voulu continuer dans la fermentation, j'ai fait du kéfir de fruits à la maison, et je me suis rendu compte qu'il n'y avait pas grand-chose sur le marché à La Réunion de soft, sans alcool, mais sans sucre surtout. J'ai fait ça d’abord pour consommer quelque chose qui me plaît, je me suis rendu compte que ça plaisait autour de moi, et qu'il y aurait peut-être un intérêt à le vendre en bar et restaurant" raconte Kilian André.
Le sucre ajouté à l’eau et aux graines de kéfir disparaît lors du processus de fermentation. Regardez.
Face à une demande qui ne cesse d'augmenter, Maxime Vaissade rejoint l'aventure.
En juin 2025, PIK Kéfir est devenu une SARL. Selon les deux hommes, leur complémentarité fait la force du duo : Maxime est aux commandes de la production, Kilian gère la prospection commerciale, les livraisons et la relation client.
Kilian en est persuadé, le kéfir made in Réunion est un marché en plein essor et il y a encore de la place à prendre dans le secteur sur l’île.
Vous ne trouverez pas leur kéfir en supermarché, mais ils sont distribués dans plus de 200 points de vente à La Réunion. D'abord ce sont des amis qui travaillaient dans des bars et restaurants qui ont proposé de vendre leurs produits.
Un travail de réseau qui semble payer puisque les deux amis produisent désormais 1 000 bouteilles par semaine, un peu plus d'un an après le lancement de leur entreprise.
Leurs bouteilles ne sont pas à conserver au frais, et sont stockées en carton dans leurs locaux.
À l’image de la politique adoptée pour les kombuchas d’Iris Apaya et les jus de Pierre Olivier Law-Yat, ici aussi les bouteilles sont consignées.
En 2025, plus de 20.000 bouteilles ont été récupérées et réutilisées grâce au système de consigne et à un un partenariat avec Réutiliz. "Un résultat rendu possible par l'engagement des clients et partenaires qui jouent le jeu et ramènent leurs bouteilles" assurent les gérants de Pik Kéfir.
Cela ne vous a pas échappé, désormais sur les plages de l’île, à côté des vendeurs de glaces, il est aussi possible de trouver des vendeurs de jus de fruits frais et locaux fraîchement pressés. Regardez.
Derrière les bouteilles joliment alignées dans les rayons, il y a des réveils aux aurores, des fruits réunionnais transformés, des journées qui ne s’arrêtent parfois jamais et des entrepreneurs qui ont besoin de soutien.
Kombucha, kéfir ou jus péi à La Réunion, ces boissons artisanales tirent la consommation locale vers le haut, des produits parfois coûteux qui sont 100 % fabriqués à La Réunion. Iris Apaya le raconte avec justesse : "On me dit que mon kombucha est trop cher, malheureusement, les gens ne se rendent pas compte de tout le travail qu'il y a derrière la moindre bouteille."
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