La méthode jerk : une avancée mondiale dans la prédiction des éruptions

  • Publié le 13 février 2026 à 03:00
Volcan

"La méthode jerk" permet de prédire avec une fiabilité de 92 % l’arrivée d’une éruption entre 8 et 2 heures avant le début de celle-ci. La fiabilité de ce signal permettra d’alerter et de sécuriser les populations, dans les pays où des éruptions ont un impact sur les habitants. Comme cela est le cas en Indonésie, pour les 2 millions de personnes qui vivent au pied du Merapi. La méthode a été publiée dans un article écrit par 7 chercheurs, dans la revue scientifique Nature Communications le 17 décembre 2025. Entretien avec François Beauducel, géophysicien, à l'origine de ces recherches.

François Beauducel, pouvez-vous nous parler de cette nouvelle méthode pour identifier l'arrivée d'une éruption ? 

François Beauducel : "Il s'agit de détecter le moment où le magma se fraye un chemin vers la surface. Donc ça, c'est quelque chose qui se produit systématiquement avant une éruption. Et ça provoque un certain nombre de signaux que l'observatoire a l'habitude d'enregistrer, c'est-à-dire des crises sismiques, de la déformation.

On peut observer aussi du dégazage au sommet lorsque ça se produit. Et en revanche, ces crises sismiques, elles peuvent aussi se produire sans qu'il y ait d'éruption après.

La méthode qu'on a mise au point, c'est de créer un système d'alerte qui soit capable d'envoyer une alerte dans la très grande majorité des cas, c'est-à-dire avec une probabilité élevée avant une éruption. On l'a mis en place il y a maintenant plus de 10 ans, en 2014 à l'observatoire. Son intérêt c'est qu'il est 100 % automatique et qu'il envoie donc une alerte quelques heures, statistiquement ça va de quelques minutes, mais ça peut aller jusqu'à 8 heures, on a même eu 8 h 30 une fois, avant l'éruption.

Cette alerte, elle est envoyée en fait avant chaque éruption du Piton de la Fournaise depuis 2014, sur les 25 éruptions qui se sont produites depuis maintenant 12 ans, il y a eu ce signal qui a été envoyé à chaque fois. Donc en fait la nouveauté, c'est que c'est la fiabilité et la répétabilité de la méthode qui sont intéressantes. C’est ce qu'on appelle l'efficacité de la méthode." 

Qu'est-ce qui fait que parfois le signal arrive 8 h avant et parfois quelques minutes ?

François Beauducel : "Du point de vue de la méthode, c'est l'intensité du signal, mais ça traduit très certainement la profondeur de l'intrusion. C'est-à-dire que si l'intrusion est très profonde, il va se passer plus de temps entre le moment où on a ce signal et le moment où le magma arrive en surface. Donc c'est quelque chose qu'on n'a pas encore établi, ça. Ce signal jerk, il est fait avec une seule station qui est située à Rivière de l'Est.  Et cette station, elle est très très sensible, elle détecte le signal jerk, elle nous donne la direction, mais on n'a pas encore d'indication sur la profondeur.

Par contre, on suspecte qu'effectivement ce délai serait lié à la profondeur de l'intrusion. On en a pour preuve que les deux éruptions pour lesquelles il y a eu un jerk qui est arrivé vraiment très très peu de temps avant l'éruption, c'est-à-dire seulement quelques minutes, c'était des éruptions qui se sont produites dans le cratère Dolomieu. Et donc ces éruptions sont typiquement liées à des réservoirs magmatiques très superficiels."

Quelle est la prochaine étape pour l'équipe de chercheurs qui a travaillé sur la méthode jerk ?

François Beauducel : "On a déjà lancé un projet sur l'Etna. On va installer des nouveaux instruments pour essayer d'enregistrer ce signal jerk. Pas forcément avec des stations : on n'a pas eu les moyens d'installer des stations aussi bonnes que celles de Rivière de l'Est, là on va essayer de mesurer ce signal jerk en installant des sites moins performants mais plus près du cratère.  Il y a un deuxième projet qu'on a lancé, c'est sur un volcan en Indonésie, et là c'est un volcan qui est très actif, c'est le plus actif au monde et le plus meurtrier, car il y a une agglomération de plus de 2 millions de personnes, le Merapi. Il y a plus de 2 millions d'habitants qui habitent au pied."  

Pourquoi avoir mené ces recherches sur le Piton de la Fournaise ?

François Beauducel : " Le Piton de la Fournaise a servi vraiment de laboratoire à ciel ouvert, parce que pour mettre au point une nouvelle technique d'alerte, il faut la tester dans un environnement qui est connu. Donc ça, ça fait partie vraiment de la démarche scientifique. Le Piton de la Fournaise est très actif, il n'y a pas beaucoup de volcans qui sont capables d'avoir ce type d'activité et du coup de permettre de valider une méthode avec un aussi grand nombre d'éruptions. Le deuxième intérêt, c'est que le Piton de la Fournaise est très instrumenté : c'est qu'il y a beaucoup de réseaux d'instruments. Il y a énormément de systèmes de GPS de toutes sortes de capteurs qui sont installés dessus, et c'est donc un volcan qu'on comprend. On a un niveau de connaissance de ce qui se passe sur ce volcan au fur et à mesure des éruptions qui sont observées, de mesures physiques et chimiques qui sont faites avant, pendant et après les éruptions, que c'est un environnement qui est favorable pour comprendre et développer de nouvelles méthodes. 

Qu'est-ce que la découverte de la méthode jerk dit de l'expertise réunionnaise sur le sujet ? 

François Beauducel : "Ça montre bien la qualité des recherches qui sont faites à La Réunion, et donc les compétences des chercheurs réunionnais, en particulier ceux de l'Observatoire. C'est une belle mise en avant, je pense qu'on peut le dire, c'est une belle fierté. Puisque même au niveau national, on se démarque avec cet article. Je pense que le dernier article qui parlait de ça avec une technique un peu équivalente, c'était fin des années 80. Donc, ça fait plus de 30 ans qu'il n'y a pas eu de nouvelle méthode de prédiction." 

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