Saint-Denis : la Cour d'appel ouvre ses portes, après le décès de la jeune Lyhanna

  • Publié le 3 juillet 2026 à 17:06
  • Actualisé le 3 juillet 2026 à 17:30
réunion citoyenne à la cour d'appel

À La Réunion comme dans l'Hexagone, le décès de la jeune Lyhanna a suscité une grande émotion et des interrogations sur le fonctionnement de l’institution judiciaire. C'est pour cela que ce vendredi 3 juillet 2026, les cheffes de la Cour d’appel de Saint-Denis ont organisé une réunion publique ouverte à toutes et à tous (citoyens, élus, associations, presse…) (Photo : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)

Tout au long de l'après-midi, les responsables de l'institution judiciaire ont tenté d'expliquer les rouages de l'appareil judiciaire, tout en répondant aux questions du public, reconnaissant les difficultés auxquelles la justice est confrontée tout en rappelant les garanties qui encadrent son fonctionnement.

Dès l'ouverture de la réunion, la première présidente de la Cour d'appel, Fabienne Le Roy, a tenu à rappeler un principe fondamental : la justice est publique.

"La justice est rendue au nom du peuple français", ont rappelé les magistrats, soulignant que chacun peut assister aux audiences, sans convocation, sauf dans les rares cas prévus par la loi.

Si cette rencontre est une première sous ce format, les magistrats souhaitent désormais en faire un rendez-vous régulier.

Les chefs de cour ont reconnu que l'affaire Lyhanna avait profondément marqué toute la communauté judiciaire. "C'est un événement absolument tragique", a rappelé la procureure générale, Fabienne Atzori, affirmant que chaque magistrat s'interroge depuis sur une même question : comment faire pour que cela ne se reproduise jamais ?

Sans chercher à esquiver les critiques adressées à l'institution, elle a insisté sur la nécessité de faire preuve d'humilité.

"La première qualité d'un magistrat, c'est l'humilité", a-t-elle déclaré, expliquant que la justice doit être capable d'analyser ses propres pratiques, d'en tirer des enseignements et de progresser.

Pour les responsables de la Cour, cette réunion devait permettre aux citoyens de découvrir les réalités du travail judiciaire, souvent méconnues.

"Venez voir comment nous travaillons", a insisté Fabienne Atzori, rappelant que les décisions sont parfois prises dans l'urgence, à partir d'informations incomplètes, sans que cela puisse constituer une excuse à d'éventuels dysfonctionnements.

- Police et gendarmerie passent en revue les dossiers sensibles -

Les représentants de la gendarmerie et de la police judiciaire ont ensuite détaillé les mesures engagées depuis le drame.

La gendarmerie a indiqué qu'un examen systématique des procédures concernant les violences sexuelles sur mineurs était en cours afin d'identifier d'éventuels retards de traitement.

À ce stade, "aucun dossier comparable" à celui de Lyhanna n'aurait été découvert, tout en précisant que les vérifications se poursuivent. Les enquêteurs ont également rappelé que ces investigations mobilisent de nombreux partenaires - médecins, psychologues, experts judiciaires - dont les délais influencent aussi le rythme des procédures.

La police nationale a, de son côté, présenté la création récente d'un Office des mineurs spécialement dédié aux affaires les plus graves concernant les violences faites aux enfants. Les enquêteurs ont souligné que plusieurs dossiers criminels sont traités simultanément chaque semaine, avec un objectif partagé : éviter qu'un drame similaire puisse se reproduire.

Le JAF de l'urgence, une réponse aux violences intrafamiliales -

La réunion a également permis de mettre en lumière une innovation récente du tribunal judiciaire de Saint-Denis : le JAF de l'urgence, créé en janvier 2026.

Interrogée par une avocate spécialisée dans les violences intrafamiliales, la présidente du tribunal judiciaire a expliqué que cette organisation permet désormais de traiter prioritairement les situations les plus critiques, alors que les audiences ordinaires peuvent être fixées plusieurs mois après le dépôt d'une requête.

Ordonnances de protection, procédures à bref délai, situations impliquant des enfants ou des victimes de violences conjugales : ces dossiers sont désormais confiés à un magistrat spécialisé.

Selon les premiers résultats présentés, le dispositif a déjà permis de doubler le nombre de décisions d'urgence, avec plusieurs dizaines d'ordonnances de protection rendues en seulement quelques mois.

À Saint-Pierre également, les procédures d'urgence connaissent une forte augmentation, signe d'une volonté de répondre plus rapidement aux situations les plus préoccupantes.

- Les associations interpellent la justice -

Audrey Coridon, présidente du collectif Stop VIF, Protégeons nos enfants a salué l'initiative des magistrats tout en décrivant la réalité quotidienne des familles accompagnées par les associations.

Elle a évoqué les appels de parents confrontés à des procédures longues, aux classements sans suite, aux droits de visite maintenus malgré des soupçons de violences, ou encore à l'utilisation de la notion d'"aliénation parentale".

"Il y a le temps de la justice, mais il y a aussi l'urgence humaine", a-t-elle résumé, demandant comment mieux accompagner les familles et renforcer la coopération entre les institutions et le monde associatif.

Face à ces interrogations, la procureure générale a reconnu que la justice devait encore progresser.

Elle a rappelé que les décisions de classement sans suite peuvent être contestées et a expliqué les différentes catégories de classement utilisées par les parquets. Mais elle a surtout insisté sur un besoin largement partagé : mieux informer les victimes.

Parmi les pistes évoquées figurent un meilleur suivi de l'évolution des procédures, une information plus régulière des victimes et des associations, ainsi que la possibilité, dans certains dossiers sensibles, de recevoir directement les familles afin d'expliquer les décisions prises.

"Il faut qu'on restaure ce lien", a insisté la procureure générale, estimant que les victimes ne doivent jamais avoir le sentiment d'être abandonnées par l'institution.

Elle a également rappelé les réflexions actuellement engagées au niveau national sur une éventuelle suspension automatique des droits de visite lorsqu'un parent fait l'objet d'allégations crédibles de violences, tout en soulignant la nécessité de préserver les droits de chacun et d'apprécier chaque situation individuellement. La parole de l'enfant, a-t-elle affirmé, doit être entendue et prise en compte.

Plusieurs élus ont fait le déplacement, dont la sénatrice Audrey Bélim, qui a tenu à saluer l'organisation de cette réunion citoyenne.

Elle a estimé qu'il était "vraiment intéressant d'ouvrir la cour d'appel "à la suite de l'affaire Lyhanna, afin que "tout le public"  puisse venir exposer ses questions sur une matière judiciaire qu'elle a décrite comme "complexe" et "lourde".

La parlementaire a insisté sur la nécessité de "pouvoir échanger, discuter sur ce sujet qui est terriblement dramatique", rappelant que La Réunion est confrontée à un niveau élevé de violences intrafamiliales.

"Nous sommes le deuxième territoire le plus exposé", a-t-elle rappelé, estimant qu'il est important d'ouvrir le débat pour permettre aux citoyens d'obtenir des réponses.

Audrey Bélim a également plaidé pour une meilleure vulgarisation du fonctionnement judiciaire. Selon elle, il est nécessaire de "poser les choses" et de rendre la matière plus accessible afin que les victimes puissent mieux comprendre le système avant même de déposer plainte et puissent "croire en la justice".

- Expliquer la "vérité judiciaire" -

Interpellés par plusieurs citoyens estimant avoir été victimes d'injustices, les magistrats ont rappelé le fonctionnement des voies de recours.

Ils ont expliqué que la "vérité judiciaire" résulte d'un processus contradictoire faisant intervenir enquêteurs, avocats, magistrats du parquet, juges d'instruction, tribunaux, cours d'appel et, le cas échéant, la Cour de cassation.

Cette vérité n'est pas "une certitude absolue" mais le résultat d'un examen des éléments de preuve produits au cours de la procédure. Chaque décision peut être contestée selon les voies prévues par la loi avant de devenir définitive.

Au fil des échanges, les magistrats ont reconnu plusieurs défis auxquels la justice reste confrontée : délais de traitement, circulation des informations entre juridictions, outils numériques encore insuffisants, coordination entre les procédures pénales et civiles ou encore amélioration de la relation avec les victimes et les associations.

Tout en rappelant les contraintes de moyens et la complexité des procédures, ils ont affirmé leur volonté d'améliorer le fonctionnement de l'institution.

- Des milliers de jeunes victimes d'atteintes sexuelles à La Réunion -

En 2024, 995 enfants ont été victimes d'atteintes sexuelles, dont 382 dans un cadre intrafamilial, et 158 viols ont été recensés, en hausse de 23%, selon la gendarmerie

À ce jour, 1.325 dossiers de violences sexuelles doivent être réexaminés par les services de la Justice. Des plaintes déposées pour 718 d'entre-elles aux services de la police nationale et 607 aux services de la gendarmerie nationale.

Dans les tribunaux de La Réunion, 1.417 affaires sont enregistrées. Pour le tribunal judiciaire de Saint-Denis, 733 dossiers sont en cours (461 plaintes côte police et 272 côté gendarmerie).  674 affaires sont enregistrées au parquet de Saint-Denis et envoyées en enquête.

Pour le ressort du sud du tribunal judiciaire de Saint-Pierre, 592 procédures dans les services d’enquête (257 plaintes côté police nationale et 335 côté gendarmerie nationale). 743 affaires sont enregistrées au parquet de Saint-Pierre et envoyées en enquête.

Lire aussi - Saint-Pierre : un appel au rassemblement "pour que la protection de l'enfance ne soit plus classée sans suite"

En cas d'urgence, le seul numéro à composer est celui de Police Secours.

Le 119 pour les enfants en danger

Le 112, numéro d'urgence européen

Le 114 pour les personnes sourdes, malentendantes, aphasiques, dysphasiques

Vous pouvez signaler des faits de violences , directement auprès du commissariat ou de la gendarmerie la plus proche sur le www.servicepublic.fr/cmi Anonyme et gratuit, ce tchat est accessible 24h/24 et 7j/7 pour échanger avec des policiers ou des gendarmes spécialement formés aux violences sexistes et sexuelles.

www.imazpress.com/[email protected]

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