Transformer un rideau en chemise, une bâche publicitaire en sac ou une paire de lunettes en veste. À La Réunion, l’upcycling séduit de plus en plus de créateurs qui voient dans cette pratique une réponse concrète aux défis environnementaux de l’industrie textile. Entre démarche artisanale, engagement écologique et expression artistique, rencontre avec ceux qui donnent une seconde vie aux matières oubliées. (Photos Stephan Laï-Yu et Valeska Grondin / www.imazpress.com)
Dans son atelier à Saint-Pierre, Frédéric Cadet scrute une pile de draps, de rideaux et de vêtements déposés par des particuliers. Là où certains voient des déchets, lui imagine déjà des chemises, des sacs ou des casquettes.
Styliste, infographiste et directeur artistique, il a fondé Studio Odyssée. Aujourd'hui, la marque a une ambition simple : revaloriser les textiles destinés à finir au fond d'un placard ou à la poubelle. "L'objectif premier, c'est de revaloriser les déchets textiles à La Réunion par le biais du prêt-à-porter et de la création sur mesure", explique-t-il.
Loin du recyclage industriel, l'upcycling, ou surcyclage, consiste à transformer un produit existant sans détruire sa matière première. "Un rideau pourra devenir un sac, une ancienne jupe pourra devenir une casquette. On démonte pour recréer autre chose", résume le créateur.
Studio Odysée est d'ailleurs souvent contacté par des professionnels pour revaloriser leurs déchets. "C'est assez valoraisant", se réjouit Frédéric Cadet. Regardez.
- Une réponse à l'urgence textile -
Si Studio Odyssée est aujourd'hui entièrement tourné vers l'upcycling, cela n'a pas toujours été le cas. À ses débuts, la marque privilégiait les tissus biologiques. Puis le constat s'est imposé. "Je me suis rendu compte que la vraie problématique de l'industrie textile, c'est la quantité de vêtements produits et donc la quantité de vêtements jetés", raconte Frédéric Cadet.
Une réflexion particulièrement pertinente sur un territoire insulaire comme La Réunion, où chaque mètre de tissu doit être importé. "Revaloriser ce qui existe déjà permet de réduire à la fois l'impact environnemental et les coûts liés à l'importation". Pour alimenter ses collections, le créateur récupère des vêtements et du linge de maison auprès de particuliers, mais aussi dans des structures comme Emmaüs ou Ti Tang Récup'. Il complète parfois avec du "stock dormant", ces tissus invendus provenant des grandes marques et promis autrefois à la destruction. "Maintenant ce n'est plus autorisé alors ils peuvent revendre leur stock à moindre coût à des créateurs comme moi, via des plateformes dédiées", explique Frédéric. Écoutez.
- Réparer avant de jeter -
Au-delà de la création, Frédéric Cadet milite pour un changement de regard sur les vêtements. "Il faut remettre dans la norme le fait de réparer ses vêtements", estime-t-il. "Avant, c'était quelque chose de courant. Aujourd'hui, au moindre accroc, on remplace". Pour transmettre cette philosophie, il organise régulièrement des ateliers d'upcycling ouverts au public. L'objectif : apprendre à transformer plutôt qu'à jeter.
Cette vision séduit notamment les nouvelles générations. Esther, étudiante en Diplôme National des métiers d’Art & du design, mention Mode éthique, stylisme, textile et images de communication au lycée Ambroise Vollard de Saint-Pierre et stagiaire chez Studio Odyssée, découvre depuis plusieurs semaines l'univers de la revalorisation textile.
"Ce que j'ai appris, c'est qu'il ne faut pas se limiter à la fonction initiale d'un vêtement. Un tee-shirt peut devenir quelque chose de complètement différent", explique-t-elle. Pour la jeune femme, l'upcycling représente même l'avenir du secteur. "On a déjà assez de vêtements pour habiller toute la planète. Réutiliser ce qui existe permet d'éviter le gaspillage".
- Créer sans reproduire -
À l'autre bout de l'île, à Sainte-Suzanne, Audrey Ouceni partage la même passion mais avec une approche plus instinctive. Styliste et tatoueuse, elle pratique l'upcycling depuis ses études de mode à Paris, bien avant que le terme ne devienne tendance. "À l'époque, ce n'était pas à la mode comme aujourd'hui", se souvient-elle. "Je récupérais des tissus parce que je n'avais pas toujours les moyens d'en acheter". Son terrain de jeu favori : les vêtements oubliés, les tissus récupérés chez des amis ou chinés en brocante. Contrairement aux méthodes traditionnelles de couture, Audrey travaille souvent directement sur mannequin. Regardez.
"Je fais beaucoup de moulage. J'épingle, je cherche le volume, je cherche la forme. Pour moi, c'est souvent du freestyle", sourit-elle.Cette liberté créative lui a permis de collaborer avec plusieurs artistes réunionnais.es, parmi lesquels Maya Kamaty ou Bioz.
Pour chaque projet, elle imagine des pièces uniques adaptées à l'univers de l'artiste. "J'aime mélanger les styles. Je ne veux pas m'enfermer dans une seule esthétique", explique-t-elle.
- Un show mode ce samedi -
Et pour découvrir l'upcycling autrement, un défilé a eu lieu ce samedi 11 juillet, à l'hôtel Exsel Créolia de Saint-Denis, à l'occasion de la première édition de la Fashion Week Réunionnaise. La créatrice réunionnaise Lydia Techer, fondatrice de la marque Abygail Création, y a présenté une collection entièrement réalisée à partir de vêtements anciens, de nappes et même de rideaux.
Au total, 70 tenues uniques ont été dévoilées lors de ce défilé qui a réuni 55 modèles, dont huit ancien.ne.s participant.e.s à Top Modèle. À travers sa marque, la créatrice entend mettre en avant une mode plus responsable, basée sur le réemploi et le recyclage des matières. Une façon de "démontrer que des pièces exclusives et tendances peuvent naître de textiles destinés à être jetés, tout en valorisant le savoir-faire local et les principes de l'économie circulaire".
- Une pratique qui gagne du terrain -
Si l'upcycling reste encore marginal face à la fast fashion, ses défenseurs constatent une évolution des mentalités. "Les gens sont de plus en plus sensibles à une manière de produire et de consommer plus raisonnée", observe Frédéric Cadet.
Audrey Ouceni partage ce constat. Selon elle, les réseaux sociaux contribuent à démocratiser cette pratique auprès d'une nouvelle génération plus sensible aux questions environnementales et à la recherche de pièces uniques. "L'upcycling a sa place et sa chance", estime-t-elle. "Les personnes les plus curieuses et les plus audacieuses en matière de mode commencent à s'y intéresser".
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Une évolution qui pourrait bien transformer durablement le paysage textile réunionnais. Car derrière chaque vêtement oublié se cache peut-être déjà une nouvelle création.
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