Les statistiques ethniques sont interdites en France

Et pourtant, si compter avait du bon...

  • PubliĂ© le 19 juin 2020 Ă  10:28
  • ActualisĂ© le 24 juin 2020 Ă  12:42
parents et enfant

"Nous sommes une Nation oĂč chacun, quelles que soient ses origines, sa religion doit trouver sa place. Est-ce vrai partout et pour tout le monde ? Non." Ces mots ont Ă©tĂ© prononcĂ©s par Emmanuel Macron lors de son allocution du dimanche 14 juin 2020. Ils sonnent comme un un aveu, une reconnaissance, au plus haut sommet de l'État, des discriminations et inĂ©galitĂ©s existant en France. Et aprĂšs ? Les disparitĂ©s de traitement selon la confession religieuse, la couleur de peau ou la consonance du nom Ă©tant Ă©tablies, peut-ĂȘtre serait-il temps de revoir notre modĂšle d'intĂ©gration. Peut-ĂȘtre serait-il temps de forcer la main au destin, d'instaurer des statistiques ethniques et imposer des quotas. Peut-ĂȘtre... (Photo rb/www.ipreunion.com)

Si confirmation il fallait, si doute il restait, le prĂ©sident de la RĂ©publique, en personne, a fini de les balayer. “Notre combat doit donc se poursuivre, s’intensifier pour permettre d’obtenir les diplĂŽmes et les emplois qui correspondent aux mĂ©rites et talents de chacun et lutter contre le fait que le nom, l’adresse, la couleur de peau rĂ©duisent encore trop souvent l’égalitĂ© des chances que chacun doit avoir.”

De cette phrase, Emmanuel Macron a fait postulat ce qu’une (trop grande) partie de la population peine encore Ă  admettre : en France, l’égalitĂ© des chances, des droits et de traitement n’est point. Le chef de l’État a subsĂ©quemment promis la prise prochaine de “dĂ©cisions fortes” pour y remĂ©dier.

Mais, quid de ces décisions ?

Dans diverses strates de la sociĂ©tĂ©, l’obligation de paritĂ©, lorsqu’elle est instituĂ©e, offre aux femmes des opportunitĂ©s qu’elles n’auraient sĂ»rement pas eues sans que les hommes au pouvoir y soient forcĂ©s.

Ne serait-il pas temps de faire de mĂȘme pour les discriminations raciales, d’imposer des quotas, pour qu’enfin les personnes issues de "minoritĂ©s visibles", comme disent certains dans la majoritĂ© bien pensante, aient accĂšs aux mĂȘmes possibilitĂ©s de rĂ©ussite que leurs homologues blancs de peau ? Une hypothĂšse qui inclurait l’instauration de statistiques ethniques - interdites par la loi actuellement -, et la refonte totale de notre façon de penser l’intĂ©gration.

La question mĂ©rite d’ĂȘtre posĂ©e.

- L'obsolĂšte assimilation -

Le modĂšle d’intĂ©gration Ă  la française, d’assimilation - de triste mĂ©moire Ă  La RĂ©union -, attend du minoritaire qu’il abandonne sa propre culture au profit des valeurs, des mƓurs et de la langue de son pays d’accueil. L’abolition des spĂ©cificitĂ©s comme moyen de promotion de l’égalitĂ© est un Ă©lĂ©ment fondateur de la RĂ©publique, bien avant mĂȘme les guerres et colonisations ayant amenĂ© l’immigration. L’étranger doit devenir le mĂȘme pour que la Nation soit une et indivisible. Dans ce contexte, mettre en avant ses origines est perçu comme une forme de communautarisme.

Le Haut Conseil Ă  l’intĂ©gration (HCI), fondĂ© par le gouvernement Michel Rocard en dĂ©cembre 1989, rappelait ces principes : le refus de toute logique de minoritĂ©s, de dĂ©terminisme d’ethnie, de classe et de religion ; l'acceptation des diffĂ©rences sans les encourager. En France, on intĂšgre des individus et pas des communautĂ©s.

Ce modĂšle a Ă©tĂ© justifiĂ© Ă  l’époque de l’empire colonial, pour que les immigrĂ©s europĂ©ens se retrouvent en une RĂ©publique (thĂ©oriquement) porteuse de valeurs universelles dans les territoires colonisĂ©s. Ce modĂšle a encore Ă©tĂ© justifiĂ© Ă  l’époque post-coloniale pour renforcer le sentiment d’appartenance Ă  la Nation des immigrĂ©s africains venus construire la France contemporaine.

À l’heure oĂč le prĂ©sident Ă©lu choisit l’hymne europĂ©en pour aller prononcer son discours de victoire, oĂč l’immigration est de plus en plus familiale et de plus en plus visible dans l'espace public, oĂč le quartier remplace l’usine comme espace d’intĂ©gration, ce modĂšle est obsolĂšte.

- La pratique bien loin de la théorie -

“Ce modĂšle français d’intĂ©gration serait sĂ©rieusement menacĂ© s’il devait y avoir un jour une discordance entre l’égalitĂ© des droits proclamĂ©e et des inĂ©galitĂ©s de fait qui subsisteraient”. Ce constat du HCI date d’il y a trois dĂ©cennies.

L’identitĂ© nationale est aujourd’hui moins pertinente. L’universalisme auquel adhĂšre la majoritĂ© de la population lui sert de couverture pour pratiquer le contraire au quotidien, Ă  s'accorder avec sa conscience sans vraiment agir sur les raisons des discriminations. Les discriminations directes, Ă  l’embauche ou au logement, en plus des discriminations indirectes, dans les vies sociale et politique.

Aucun patron d’une entreprise du CAC 40 n’est un Français de minoritĂ© visible. Aucun ministre n’est un Français de minoritĂ© visible. Aucun Français de minoritĂ© visible n’a Ă©tĂ© Premier ministre ou prĂ©sident de la RĂ©publique. Aucun Français de minoritĂ© visible n’a mĂȘme Ă©tĂ© candidat Ă  l’élection prĂ©sidentielle, outre Christiane Taubira en 2002. Elle avait recueilli 2,32% des suffrages


Il existe bien une discordance entre égalité des droits proclamée et des inégalités de fait.

L’invitation des pouvoirs publics Ă  la mixitĂ© sociale est un Ă©chec. Les fractures territoriales sont devenues ethniques, culturelles, religieuses. Les habitants de ces territoires se sentent condamnĂ©s Ă  un destin social Ă©crit d’avance et s’inscrivent dans des modes de vie de type communautaire.

Le sĂ©paratisme contre lequel veut lutter Emmanuel Macron s’impose en fait de lui-mĂȘme, par les faillites du modĂšle d’intĂ©gration, plus encore que par les individus.

- Des statistiques pour mieux lutter ? -

Un autre modĂšle d’intĂ©gration existe. Aux Etats-Unis, on conçoit l’assimilation comme une combinaison des diffĂ©rentes cultures. PlutĂŽt que d’éclipser les ethnies, on tente de prĂ©server leur intĂ©gritĂ© et d’encourager les groupes Ă  coexister. Les communautĂ©s sont acceptĂ©es et banalisĂ©es.

La sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine est ainsi caractĂ©risĂ©e par un systĂšme de classification ethnique incorporĂ© dans les mĂ©thodes de recensement, et surtout dans les dispositifs de discrimination dite positive envers les minoritĂ©s. Sur le papier, du moins. Car, le modĂšle - dont la pire dĂ©rive est l'Apartheid longtemps imposĂ© aux Noirs d'Afrique du Sud -, est bien loin d’ĂȘtre sans faille. Preuve en est les violences raciales, parfois mortelles, subies au quotidien par les Noirs aux Etats-Unis. 

Il montre toutefois qu'il n’y a pas d’incompatibilitĂ© de principe entre appartenance communautaire et appartenance nationale. 

À la diffĂ©rence des États-Unis, la France a trop longtemps refusĂ© d’admettre qu’elle Ă©tait un pays d’immigration. La discrimination positive, qui est dĂ©jĂ  en vigueur au niveau territorial avec les rĂ©seaux d’éducation prioritaires et les zones franches, doit Ă  minima ĂȘtre envisagĂ©e ailleurs.

La collecte et l’utilisation de statistiques portant sur la religion, le genre, l’orientation sexuelle, la couleur de peau ou l’origine des citoyens pourrait permettre de ne plus naviguer à vue en matiùre de lutte contre les discriminations.

Dans une tribune au Monde samedi dernier, Sibeth Ndiaye, la porte-parole du gouvernement, dont elle est l'une des deux membres issue de minorités visibles, appelait à une réouverture "apaisée" du débat sur les statistiques ethniques. 

Une proposition battue en brĂšche par Bruno Le Maire, ministre de l'Economie, homme blanc de son Ă©tat. “Je reste dĂ©favorable aux statistiques ethniques qui ne correspondent pas Ă  l'universalisme français, au fait qu'un Français est un Français et que je ne regarde pas quelle est sa race (sic), son origine, sa religion, et que je ne souhaite pas le regarder.”

Cela alors qu'un rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) remis au Premier ministre Édouard Philippe, souoigne que les personnes noirs sont "en butte au quotidien Ă  des prĂ©jugĂ©s offensants et des discriminations nombreuses".

Lire aussi : Les Noirs continuent d'ĂȘtre fortement discriminĂ©s en France

Nul doute que l'absorption de statistiques ethniques et de quotas dans notre maniĂšre de penser serait un virage sans retour. Refuser d’aborder la question de but en blanc est Ă  l'opposĂ© des “dĂ©cisions fortes” promises par Emmanuel Macron.

aa / www.ipreunion.com / [email protected]

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5 Commentaires
sociale
sociale
5 ans

à partir de quelle nuance de crÚme est on considéré métisse?, noir? Que donneraient des statistiques ethniques à la Réunion? C'est ridicule.

mayaqui, depuis son mobile
mayaqui, depuis son mobile
5 ans

Ce sont les abus, de quels cotes qu ils soient, qui créent l inacceptable ...

Sapoties
Sapoties
5 ans

Ce ne sont pas des lois ou des statistiques qui pourront abolir le racisme. Les humains entre eux doivent impérativement apprendre à considérer tous les autres comme leurs égaux (couleur de peau, religions, sexualités,...).Mais il faut que ce soit dans les deux sens aussi, et que les différentes ethnies cessent de se victimiser (quand je demande à mon voisin de baisser sa musique, systématiquement il me répond "c'est parce que je suis noir c'est ça?". Ben non, c'est juste parce que je voudrais dormir !!!

7AC
7AC
5 ans

Vous pouvez avoir tous les titres et diplĂŽmes qui existent, mais le respect, l'Ă©ducation, le savoir ĂȘtre, peuvent vous manquer, et bloquer ainsi toutes vos chances de rĂ©ussite.Sinon, il vous reste la politique.

la vérité si je mens !
la vérité si je mens !
5 ans

Winston Churchill : Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-mĂȘme falsifiĂ©es.