Tribune libre de la sénatrice Evelyne Corbière Naminzo

Commission d’enquête du Sénat sur les inégalités auxquelles sont confrontées les populations des Outre-mer

  • Publié le 28 avril 2026 à 10:20
  • Actualisé le 28 avril 2026 à 10:23
Evelyne Corbière Naminzo

En tant que Rapporteure pour la Commission d’enquête sur les inégalités systémiques auxquelles sont confrontées les populations des Outre-mer, j’ai oeuvré à l’intégralité des travaux débutés le 12 février 2026. A ce jour, nous avons procédé à une quarantaine d’auditions, et entendu ainsi de nombreuses personnes: anciens Directeurs Généraux des Outre-mer, chercheurs en science politique, en droit et en économie, statisticiens, présidents des Ceser de La Réunion, de Mayotte, de Guyane et de Guadeloupe, Défenseure des Droits, présidents d’Universités et recteurs dans les Outre-mer (Photo D.R.)

Six thématiques se dégagent :
- le développement économique endogène,
- la jeunesse, l’éducation et la formation,
- la redistribution, le pouvoir d’achat et les revenus,
- la solidarité nationale et le financement des collectivités territoriales,
- la gouvernance, le pilotage des politiques publiques et l’adaptation des normes,
- la santé.

Les constats d’inégalités persistantes entre l’Hexagone et les territoires ultra-marins demeurent accablants :

- chômage structurellement plus élevé : deux fois plus élevé en moyenne dans les Outre-mer que dans l’Hexagone.
- taux de pauvreté alarmant : la pauvreté touche 1 enfant sur 2 à La Réunion, 8 enfants sur 10 à Mayotte, et 6 enfants sur 10 en Guyane.
- difficultés d’accès aux services publics essentiels,
- surmortalité infantile,
- décrochage scolaire 2 fois supérieur à la moyenne nationale,
- prévalence accrue de certaines pathologies chroniques.

Notre Commission d’Enquête a permis de pointer une différence de traitement très préjudiciable aux consommateurs ultramarins : la non-application du tarif social internet. A l’heure de la dématérialisation, cette injustice éloigne d’autant plus nos concitoyens de l’accès à des droits essentiels.

Les travaux de la Commission d’enquête portent une double ambition : mettre au jour les mécanismes profonds des inégalités systémiques dans les Outre-mer, et formuler des propositions concrètes pour y répondre durablement, dans une perspective de justice sociale, d’égalité réelle et de développement soutenable.

Les économistes expliquent que les inégalités sont produites par le fondement même des structures économiques. Ces inégalités sont durables, ce ne sont pas des écarts sociaux classiques. L'extrême vie chère n’est pas conjoncturelle, elle est permanente.

C’est un système qui résulte d'un modèle économique encore trop lié à l’économie de comptoir, où quelques acteurs contrôlent l’importation et la distribution, les terres et les richesses.

Notre Commission travaille en priorité sur les enjeux liés à la jeunesse. En effet, les statisticiens soulignent les inégalités d’opportunités pour la jeunesse, et pointent la "pénalité outre-mer" : à origine sociale égale, un jeune originaire des Outre-mer a moins de chance d’obtenir un diplôme du supérieur et d’occuper un poste de cadre par rapport à un jeune de l’Hexagone. A La Réunion, le chômage des jeunes est en forte progression.

L’égalité dans le droit fondamental à l’éducation est aussi menacée. Aux Antilles, les élèves et leurs familles sont dans une incertitude permanente sur la continuité de la scolarité.

Les classes sont souvent fermées à cause des aléas climatiques, les horaires imposés aux élèves sont inadaptés, et certains élèves doivent rejoindre leurs collèges en stop. A Mayotte, le droit à la scolarité est entravé par le système de rotation scolaire qui impose aux enfants d’avoir cours sur des demi-journées à cause du manque d’établissements scolaires. Face au taux d’illettrisme stagnant et au taux de décrochage scolaire important, notre Commission d’enquête interroge aussi l’adaptation des politiques publiques éducatives déployées en Outre-mer.

Nous plaçons également au coeur de nos travaux la question de l’accès aux droits, plus difficile dans les territoires ultramarins. La Défenseure des Droits souligne que l’accès aux services publics est fortement entravé. Dans les Antilles, 6 personnes sur 10 connaissent des difficultés avec les démarches administratives, contre 4 sur 10 en 2016.

Les citoyens ont des difficultés à joindre l’administration, et se retrouvent souvent face à une absence de réponse ou à des réponses inadaptées.

En matière de santé, les Outre-mer affichent des taux de prévalence supérieurs à l’Hexagone pour le cancer et certaines pathologies chroniques telles que le diabète. Notre commission s’est déplacée en Martinique et à Saint-Martin.

Nous avons rencontré des experts qui nous ont décrit et montré ces inégalités face à la santé. La problématique du transport apparaît comme un facteur aggravant des inégalités. Ils ont souligné combien les inégalités systémiques auxquelles sont soumises les patients se traduisent par une perte de chance.

Pouvoir se déplacer devient la condition obligatoire pour se soigner, se former, et travailler. À La Réunion, la crise des carburants impacte lourdement la vie des ménages.

Nous ne pouvons nous résigner à la permanence de ces inégalités. Si la loi n’est pas appliquée et que nos droits ne sont pas effectifs, la défiance se crée, est c’est toute notre cohésion sociale qui s’en trouve abîmée.

Plusieurs experts ont d’ores et déjà souligné le manque d'évaluation des politiques publiques mises en place en Outre-mer. Un changement de paradigme est nécessaire: à travers des politiques publiques plus concertées et plus globales et avec un État plus conscient du système inégalitaire en place dans les territoires d’Outre-mer.

Nos travaux se poursuivent jusqu’au mois de juin 2026 et nous publierons alors le rapport de notre Commission d’enquête.

guest
0 Commentaires