Tribune libre de Reynolds Michel

Huda Sharawi, icône féministe et nationaliste égyptienne

  • Publié le 8 mars 2026 à 08:54
  • Actualisé le 8 mars 2026 à 09:03
Huda Sharawi, icône féministe et nationaliste égyptienn

Huda Sharawi (1879-1947) est une féministe et nationaliste égyptienne présente dans tous les événements et les débats essentiels de son temps. Féministe d’avant-garde, elle fonde et dirige le mouvement féministe égyptien de 1923 jusqu’à son décès en 1947, marquant ainsi de son empreinte, "non seulement sur l’évolution du féminisme en Egypte, mais également les prises de positions des femmes dans cette région du monde" (Sonia Dayan-Herzbrun, 1998).

Militante nationaliste, elle joue – via le Comité central des femmes du parti Wafd, dont elle est élue présidente en 1920 – un rôle de premier plan pendant la révolution égyptienne de 1919 contre l’occupant anglais. Elle est la fondatrice de L’Égytienne, mensuel explicitement féministe et nationaliste, rédigé en français et publié par l’Union féministe égyptienne (EFU), dont elle est également la fondatrice. Nombreuses et reconnues sont ses actions en faveur des droits des femmes, mais son action d’éclat, celle qui défraya la chronique, est le retrait de son voile devant une foule qui l’attendait dans une gare du Caire, lors de son retour d’un congrès de l’Alliance Internationale pour le Suffrage des Femmes à Rome, en 1923.

- Une enfance et une jeunesse dans le harem -

Huda Sharawi est née à Minya, au sud du Caire en Haute Égypte. Son père Muhammad Sulta Basha est un homme politique et propriétaire-foncier à la carrière brillante : de chef de village, il est devenu le président de la chambre des députés.  Sa mère, prénommée Iqbal, est une esclave circassienne (Caucase du Nord/Russie).  « L'alliance d'un Égyptien et d'une Circassienne était un signe de réussite sociale, puisqu'il favorisait l'accès à la cour dominée par les turco- circassiens. À l'intérieur du harem, les femmes turco-circassiennes, qu'elles aient été libres ou non, avaient préséance sur les Égyptiennes », écrit la sociologue et philosophe française Sonia Dayan-Herzbrun (Persée, 1998).

La petite Nur al-Huda Sultan (nom et prénom de naissance de Huda Sharawi) a grandi dans un harem dirigé par sa mère et la co-épouse de cette dernière. Dans ses mémoires, traduits et abrégés en anglais en 1987 sous le titre : Harem Years, Memoirs of an Egyptian Feministe, Huda Sharawi relate son enfance et sa jeunesse au sein d’une famille égyptienne aisée. Comme la plupart des filles de l’élite, dont elle faisait partie, elle a reçu une éducation solide et prolongée au foyer familial au sein du harem : notamment l’enseignement du français, du piano…, mais privée de l’enseignement fondamental de la langue arabe. Proche de son frère cadet, c’est à ses côtés qu’elle a pu apprendre les rudiments de l’arabe et suivre un enseignement sur « le Coran, le turc et la calligraphie » grâce aux « cours de son frère ».

À la mort de son père, elle n’a que 5 ans. La petite Huda et son frère se voient alors attribuer un tuteur en la personne d’un cousin germain et homme politique : Ali Sharawi. À 13 ans, elle se voit, pour préserver le patrimoine familial, dans l’obligation de l’épouser. Malgré ses réticentes à cette union, elle cède néanmoins aux pressions de sa mère et de son entourage et accepte ce mariage ; le mariage avec ce cousin, déjà marié et père de trois filles, mais ce avec un contrat (exigence de sa mère) qui oblige l’époux à la monogamie. C’est le non-respect de cette clause qui entraînera le retour de Huda chez ses parents après 15 mois de mariage. Et, de ce fait, de jouir d’une autonomisation bienveillante et responsabilisante. Elle reprend les études, noue des amitiés féministes, fréquente les salons où les de nombreux sujets sont débattus, notamment le salon d’Eugénie Le Brun (1873-1908), intellectuelle et féministe française mariée à un Égyptien, avec qui elle se lie d’amitié (cf. Margot Lefèbre, Les clés du Moyen-Orient, 2020).

- Une féministe et nationaliste égyptienne -

En 1900, à l’âge de 21 ans, Huda Sharawi, pour des raisons familiales, se remarie avec Ali Sharawi, avec qui elle aura deux enfants. Cela ne les empêche pas d’effectuer de nombreux voyages à Paris où ils s’ouvrent à un autre mode de vie et de culture. En cette fin du XIXème et début XXème, les femmes égyptiennes de la classe moyenne et supérieure s’impliquaient davantage dans la société, notamment dans les œuvres caritatives et culturelles, tout en faisant une entrée remarquée dans la sphère politique (Élizabeth Brownson, 2007). En 1909, Huda Sharawi fonde un dispensaire destiné aux femmes des milieux pauvres, ainsi qu’une école où sont prodigués des cours d’hygiène et de puériculture. En 1910, elle ouvre également une école pour filles où l’on enseigne des matières académiques plutôt que des compétences pratiques (cf. Unesco, 2022).

En 1914, Huda Sharawi décide de créer l’Association intellectuelle des Égyptiennes. Le but est d’ouvrir l’esprit des grandes dames de la société égyptienne aux idées nouvelles sur la culture et sur la place des femmes dans la société. Pour ce faire, elle invite Marguérite Clément (1886-1979), une femme politique luxembourgeoise, à participer à des conférences. Une des tentatives est d’expliquer que « l’on peut trouver dans l’Islam la source des droits des femmes ». Quelques années plus tard, en 1919, elle fonde la Société de la femme nouvelle au Caire pour alphabétiser les jeunes filles pauvres, leur enseigner l'hygiène et leur donner les bases d’une culture générale. Les droits des femmes sont sa grande cause, tout en investissant dans la libération nationale.

Huda Sharawi est également une militante nationaliste. Elle participe, aux côtés de son époux Ali Sharawi, homme politique engagé et nationaliste, à la création du Wafd, parti laïc et nationaliste mené par Saad Zaghloul (1858-1927). Le Wafd, dont son époux est le vice- président, est né d’une délégation nationaliste égyptienne créée en 1918 dans le but de négocier l’indépendance de l’Égypte lors de la Conférence de Versailles. Lorsqu’éclate, le 9 mars 1919, la révolution égyptienne contre les Britanniques qui occupent le pays depuis 1882, Huda Sharawi mobilise son réseau de femmes qui prend le relai des contestations. Suite à l’arrestation et l’envoi en exil à Malte de Saad Zaghloul et les principaux membres de la délégation, le 8 mars 1919, c’était devenue une impérieuse nécessité pour Huda et les femmes de Wafd de s’engager à fond dans le mouvement révolutionnaire en marche.

Huda Sharawi est alors sur tous les fronts. Elle ne se contente pas d’appeler et de participer aux manifestations qui se succèdent. Aux côtés de l’épouse de Saad Zaghloul et d’autres femmes, elle s’occupe des familles de blessés et des morts (800 Egyptiens tués), visite des écoles de jeunes filles en les encourageant à militer. Le 12 janvier 1920, elle fonde le Comité central des femmes du Wafd, dont elle est élue présidente. Lorsque Saad Zaghloul est déporté aux Seychelles en 1921, ce sont les femmes de ce Comité central qui vont gérer les actions de lutte pour l’indépendance, qu’il s’agisse de collecte de fonds, d’organisation de boycotts, de soutien aux grèves, etc. La contribution de Huda Sharawi au cours cette période est décisive.

- D’un féminisme égyptien à un féminisme arabe -

Cependant, compte tenu de la non intégration du droit de vote promis aux femmes lors des négociations avec les Britanniques, Huda Sharawi va rapidement prendre ses distances avec le parti. Après le décès de son époux en 1922 et son départ du parti en 1923, elle fonde en 1923 l’Union féministe égyptienne (EFU) dont elle demeure la présidente jusqu’à sa mort. L’Union plaide pour l’ouverture du droit de vote aux femmes, leur accès à l’enseignement supérieur, la restriction de la polygamie et des lois plus restrictives sur le divorce pour les hommes… C’est à cette époque qu’elle décide de dévoiler publiquement son visage pour marquer la rupture avec son passé et la culture du harem (voir ci-dessus). Durant cette même année, elle obtient de la part du roi Fouad 1 er l’élévation de l’âge minimum du mariage des femmes à 16 ans (cf. Amel Ait Hamouda, in Middle East Eye, mars 2024, sur Huda Sharawi).

En 1925, elle lance le mensuel l’Egyptienne, dont sa collaboratrice et amie Saiza Nabarawi (1897-1985) est la rédactrice en chef. C’est une revue féministe, rédigée en langue française et publiée par l’EFU, et dont le but est d’articuler les revendications des femmes d’Égypte au « mouvement féministe international » en vue de la réalisation d’une « ère de justice et de paix (cf. Sonia Dayan-Herzbrun,1998). Critique des positions occidentales, notamment sur la Palestine, elle organise le premier Congrès des féministes arabes, mettant en avant une véritable citoyenneté pour toutes et tous dans la région. Tout en défendant une position panarabe, elle représente son pays lors de congrès féminins internationaux : à Graz, Paris, Amsterdam, Berlin, Marseille, Istanbul, Bruxelles, et bien d’autres.

Elle décède, au Caire, le 12 décembre 1947, à l’âge de 68 ans. Femme d’exception, combattante obstinée de la cause des femmes qu’elle lie étroitement à la cause nationale et à l’unité arabe, elle laisse derrière elle un héritage incontournable, source d’inspiration pour les féministes du monde entier.

Reynolds Michel

guest
0 Commentaires