À l’occasion des Semaines d’Information sur la Santé Mentale (SISM) 2026, il m'apparaît essentiel de marquer une pause mémorielle pour éclairer l'histoire hospitalière du premier " Pavillon des enfants " dédié à la psychiatrie infanto-juvénile et saluer avec respect celles et ceux qui en ont été les "défricheurs" de cette psychiatrie infantile. Témoin privilégié et acteur engagé de cette aventure humaine durant plus de quarante ans, c’est avec une émotion intacte que je retrace aujourd'hui ce bout de chemin parcouru (Photo : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)
C’est en 1968 qu'a vu naissance de la 1ère structure dédiée à la psychiatrie de l'enfant nommée le " Pavillon des enfants ", marquant l'acte fondateur de la psychiatrie infanto-juvénile à La Réunion. De cette structure pionnière est né en 1978, dans sa continuité directe, le tout premier hôpital de jour de l'île, implanté jusqu'aujourd'hui sur l'ancien site "asilaire " de Saint-Paul.
Deux étapes décisives qui ont transformé en profondeur la prise en charge de nos "marmailles" et posé les jalons d'une médecine à l'esprit plus moderne, humaine et profondément ancrée sur tout notre territoire, nourrissant progressivement d'un éventail de soins au plus près des usagers et de leurs familles
Qui se souvient encore que les premières journées thérapeutiques de l'époque se sont déroulées dans l'enceinte de l'église de Sans-Souci, à Saint-Paul ? Ou encore à Saint-Leu, pour aller au-devant des besoins de la population, les soins se sont tenus d'abord sous un vieil abri de voiture délabré en centre-ville mis à disposition, puis dans une modeste pièce dans le parc du 20-Décembre, avant d'occuper une bâtisse vétuste près de la caserne des pompiers ? Nous étions alors, à notre manière et avec la foi des pionniers, les bâtisseurs d'une conception résolument nouvelle des soins en pédopsychiatrie.
- Les piliers de la psychiatrie de l'enfant -
Avant 1968, la souffrance psychique de l'enfant était trop souvent méconnue, minorée et aux besoins, l'enfant était hospitalisé chez les adultes au "quartier des femmes". La création spécifique d'un " Pavillon des enfants " relevait dès lors d'une vision audacieuse. Sous l'impulsion de figures engagées au premier rang desquelles le Dr Maurice Jay, " père " de la psychiatrie réunionnaise, le Dr Noël...etc, puis avec l'arrivée en 1977 des deux premiers pédopsychiatres de l'île, les Drs Gilles Vauthier et Jean-Philippe Cravero, rejoints par deux cadres soignants pionniers, Mme Francia Marie-Thérèse et M. Jean-Paul Bomel, une conviction forte s'est imposée, que l'enfant a besoin d'un espace protégé, spécifiquement adapté à son développement, à son imaginaire et à sa vulnérabilité, fondé sur un travail indissociable avec son entourage familial et scolaire.
L’émergence du premier hôpital de jour en 1978 a permis d'inscrire cette philosophie dans la durée. En proposant des soins ambulatoires et un accompagnement quotidien sans jamais rompre le lien familial et social, la structure a ouvert la voie à une prise en charge globale, bilans psychologiques, thérapies individuelles ou de groupe, ateliers d'expression et de créativité, séjours thérapeutiques, suivi en psychomotricité et en orthophonie… Chaque enfant bénéficiait ainsi d'un parcours sur mesure, alliant rigueur médicale, soutien psychologique, présence infirmière, éducative et un accompagnement social.
- Une ouverture résolue sur la cité -
Cette éthique du soin s'est aussi concrétisée par une formidable ouverture vers l'extérieur. L'hôpital de jour n'a jamais été un lieu d'isolement, mais une passerelle vivante vers la cité. Grâce à des partenariats étroits noués avec le milieu scolaire, la protection de l'enfance, les structures culturelles, sportives et associatives locales ont permis aux enfants de franchir les murs de l'institution. Ces immersions avec objet d'inclusion, ces sorties éducatives et ces projets thérapeutiques partagés ont été de formidables leviers de socialisation, d'autonomisatiion, d'insertion et de déstigmatisation des troubles mentaux.
Derrière cette dynamique réside le dévouement sans faille de toute une communauté médicale, soignante et éducative dont j'ai eu l'honneur de partager le quotidien pendant plus de quatre décennies. Pédopsychiatres, infirmiers, éducateurs, psychologues, assistants sociaux, personnels administratifs et techniques, des générations de professionnels se sont relayées auprès des plus fragiles pour leur bien-être.
Outre les pionniers de la première heure, ma pensée va également à cette relève avec laquelle j'ai collaboré jusqu'à mon départ en retraite, les Docteurs Yves Lopez, Emmanuel Lafay et Ophélie Siwek. Pédopsychiatres d'une bienveillance exemplaire, pleinement à l'écoute de l'enfant, des familles et des équipes, leurs qualités humaines et professionnelles ont été en tout point remarquables pour soigner.
Grâce à l'impulsion de cette équipe, nous avons multiplié les temps d'accueil pour déstigmatiser la maladie et renforcer nos liens avec l'extérieur. Cet engagement s'est traduit par des journées portes ouvertes de fin d'année destinées aux familles et au grand public, la projection de films retraçant le quotidien des enfants, ainsi que la célébration des 30 ans de notre hôpital de jour en 2008 et des 40 l'unité temps plein.
Sur ce plan clinique, l'évolution de nos médiations thérapeutiques s'est nourrie d'apports théoriques majeurs, notamment sous l'égide du professeur Philippe Jeammet pour repenser le cadre des activités d'expression. L'aide et le soutien de deux psychologues d'abord Paul Lebouder ensuite Blandine Leautier ont, quant à eux, été déterminants pour nous former à la mise en place de ces activités de psychodrame pour des groupes d'enfants, en leur offrant un cadre sécurisant, contenant, structurant et valorisant. A l'issue de chaque séance un temps de reprise et d'évaluation était systématiquement organisé.
- Transmettre la mémoire pour éclairer l'avenir -
Raconter la naissance du " Pavillon des enfants" et du premier hôpital de jour de La Réunion ne relève pas d'une nostalgie passive. C'est un hommage légitime rendu aux bâtisseurs de l'ombre et un devoir de transmission indispensable envers les nouvelles générations de soignants dans le cadre de ces SISM 2026. À l'heure où la santé mentale des jeunes constitue plus que jamais un défi majeur de santé publique, ce regard adossé à quarante ans de terrain rappelle une vérité fondamentale, l'attention portée à la psyché de nos enfants demeure, hier comme aujourd'hui, l'une des responsabilités les plus nobles et les plus urgentes de notre société.
S'inscrire dans le mouvement des Semaines d’information sur la santé mentale, c'est porter un message d'espoir et d'ouverture. Changer les regards, déconstruire les tabous, libérer la parole et faire tomber les stigmates est essentiel pour que la prévention, la bienveillance et l'inclusion deviennent l'affaire de tous.
Jean-Claude Comorassamy.
Ancien éducateur de l'hôpital de jour St-Paul

Merci collègue pour cette pensée qui me et nous touche. Tu restes toujours la mémoire de la psychiatrie de l'enfant, ton écrit la démontre. Merci encore et bonne retraite !