Tribune libre de Jean-Claude Comorassamy

Nou vé gard la mémwar Stella vivan, pangar i oubli !

  • Publié le 30 septembre 2026 à 06:54
  • Actualisé le 30 septembre 2026 à 06:56
musee stella matutina

Valoriser la mémoire du domaine de Stella dans toute sa dimension implique d'en dépasser les lectures fragmentées. Dès le 19ᵉ siècle, des figures clés comme Appolydor Lesport, la famille Dussac et héritiers, Émile Hugot ou De Châteauvieux ont façonné le site en modernisant l'usine et la "maison de maître", en développant les terres agricoles en canne à sucre et en bâtissant l'ensemble du domaine (distillerie, fours à chaux, bassins salins, complexe de soins, captage d'eau au Tévelave, réalisés notamment par la famille Dussac). Pour autant, l'histoire de Stella ne peut se réduire à leurs seuls noms (Photo : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)

Derrière la mécanique et technologie des machines à vapeur, le souffle incandescent des fours à chaux, le parfum du rhum "péi" de la distillerie, les cristaux des salines et la majestueuse demeure patronale... une autre mémoire réclame justice. Celle des milliers de travailleurs, d'affranchis et d'engagés venus d'Inde, d'Afrique, de Madagascar ou de Chine. Si les grands propriétaires ont dessiné les contours du domaine sucrier, ce sont des mains nues, trempées de sueur et de sang, qui ont dompté le sol basaltique, "charoyé" et brisé la roche, alimenté le feu des chaudières, planté, coupé, transporté et transformé la canne en sucre et en rhum.

Cette histoire s'est écrite au quotidien dans la poussière des champs et le vacarme de l'usine. Celle des femmes courbées dans les champs pour planter, gratter et couper la canne, pilant le café, égrenant le maïs ou triant haricots et pistaches. Ce sont leurs doigts agiles qui cousaient les sacs en "goni" remplis de sucre, emballaient la récolte et assuraient la propreté des bureaux et la "maison de maître" ou cuisiner les repas...etc.

Pourtant, les hommages rendus à ces femmes d'exception, mères courageuses et piliers silencieux de nos vies, demeurent encore bien trop timides. Leur dévouement, leur force et leurs sacrifices méritent pourtant pleinement d'être reconnus et célébrés. Celle des hommes, des femmes et des enfants ouvriers agricoles, accablés sous le poids des tiges de canne qu'ils ont eux-mêmes plantés, chargeant les charrettes pour les acheminer jusqu’à la balance et l'usine. Pour d'autres, véritables colonnes vertébrales du foyer, ces mères assuraient l'ensemble des tâches ménagères, l'éducation des enfants, cuire les repas, le portage du "gazon d'riz" (repas) jusqu'à l'usine "dan in tant manzé" pour leur mari.... Oui l'histoire est sélective !

- Projet mémorial dédié à la mémoire ouvrière -

Tandis que dans le ventre de l'usine, s'activaient ouvriers, manœuvres, soudeurs, chaudronniers, électriciens, forgeron, tourneur, conducteurs de moulins, de grappins, de turbines, d'appareils et de chaînes roulantes, les cadres et le chimiste rivés à l'analyse des jus...etc  se trouvaient dans l'obligation de déployer un effort soutenu, dans un contexte d'activité intense et en forte extension.

L'ensemble de ces raisons, "l'amnésie de l'histoire" ne saurait se guérir par l'oubli encore moins par l'ingratitude. Pour que vienne briller l'Étoile du Matin sans la moindre ombre, la vérité historique exige d'être pleinement rétablie. Si elle doit célébrer l'audace technique des bâtisseurs, elle se doit d'élever au même niveau de mémoire sacrée la chair, la peine et le labeur anonyme des hommes et des femmes qui ont édifié le paysage sucrier de Stella. Cette réalité historique a fait germer en moi l'idée d'un projet mémorial, pensé pour rendre justice au parcours de ces travailleurs afin d'inscrire leur contribution dans la mémoire collective.

À quoi bon de s'émerveiller du nid tissé dans les branches sans célébrer le souffle de l'oiseau qui l'a façonné ! Bref,"pangar sét mémwar i téne marmay, gard ali touzour alimé" !

Jean-Claude Comorassamy

guest
3 Commentaires
Marie
Marie
1 heure

Vraiment dommage que votre livre sur l'héritage de Stella n'a pas été retenu au top 5 du prix Agnès Guéneau. Il mérite tellement par son style et originalité...pour moi votre restez le top 1. Le preuve avec cet écrit.

Virin J. M.
Virin J. M.
2 heures

Belle conclusion, regarder le nid sans parler de l'oiseau qui l'a construit me semble une grave erreur.

Lepinay
Lepinay
2 heures

Formidable, j'adhère totalement enfin pour un futur projet mémorial, la mémoire ouvrière mérite tellement...une plaque avec l'ensemble des noms femmes et hommes serait une très bonne idée. Merci m. Comorassamy pour votre éternel soutien et travail de mémoire.