Quand Shahjahan Bouya a été incarcéré, il n'avait tué qu'un seul homme. A sa libération des décennies plus tard, il en avait exécuté des dizaines. Il était devenu le plus actif des bourreaux du Bangladesh.
A chaque exĂ©cution, il Ă©tait rĂ©compensĂ© par un repas spĂ©cial composĂ© de bĆuf, de poulet et de riz pilaf parfumĂ©, plus quelques mois de rĂ©duction de sa peine de 42 ans d'emprisonnement. Il a Ă©tĂ© remis en libertĂ© au dĂ©but de l'annĂ©e.
"Certains meurent et d'autres festoient", observe ce moustachu de 70 ans, encore plein de force, "voilĂ le tableau de la prison".
Au Bangladesh, numĂ©ro trois mondial pour le nombre de condamnations Ă mort selon Amnesty International, les prisonniers sont eux-mĂȘmes chargĂ©s des exĂ©cutions par pendaison.
Révolutionnaire marxiste instruit, Shahjahan Bouya a rejoint dans les années 1970 les rebelles Sarbahar qui tentaient de renverser le gouvernement de l'époque, le jugeant à la solde de l'Inde voisine.
M. Bouya a été condamné pour la mort en 1979 d'un camionneur dans des échanges de tirs avec la police.
En détention, pendant les douze ans qu'a duré le procÚs, le traitement de "premiÚre classe" réservé aux bourreaux a attiré son attention, en voyant l'un d'eux se faire masser par quatre détenus.
"Un bourreau a tellement de pouvoir", a-t-il pensé. Et il s'est porté volontaire.
Sa premiÚre pendaison, à la fin des années 1980, reste gravée dans sa mémoire. Il assistait alors un bourreau et se souvient du condamné qui "récitait calmement une Kalima", profession de foi islamique, "sans une larme".
- "Face Ă la mort" -
Une fois la demande de grĂące prĂ©sidentielle rejetĂ©e, un condamnĂ© Ă mort peut ĂȘtre pendu Ă tout moment. Mais le bourreau en est informĂ© plusieurs jours Ă l'avance.
M. Bouya lubrifiait alors sa corde, puis il testait le mécanisme d'ouverture de la trappe.
La famille du condamnĂ© Ă©tait convoquĂ©e pour les adieux. Puis de l'eau chaude parfumĂ©e aux herbes Ă©tait apportĂ©e pour la toilette du prisonnier, avec des vĂȘtements blancs et le dernier repas de son choix.
Un religieux musulman venait prier avec lui pour le pardon de ses pĂ©chĂ©s. Une minute aprĂšs minuit, raconte le bourreau, "nous menottions le prisonnier par derriĂšre et lui bandions les yeux avec un masque noir. Ensuite, nous l'emmenions Ă la potence, lui glissions le nĆud coulant autour du cou et lui demandions de rĂ©citer la Kalima".
"Quand le directeur de la prison baissait son mouchoir, je tirais sur le levier", explique-t-il.
Il parlait rarement au condamné. "Face à la mort, que peut-il ressentir?", dit-il. "Il sait qu'il quitte le monde."
- "Un autre aurait fait le travail" -
Les autorités pénitentiaires estiment que M. Bouya a mené 26 exécutions, mais lui en a compté 60.
Parmi les condamnĂ©s passĂ©s entre ses mains figurent des officiers de l'armĂ©e incriminĂ©s dans le coup d'Ătat de 1975 et le meurtre du dirigeant fondateur du pays, pĂšre de l'actuelle PremiĂšre ministre Sheikh Hasina.
En 2007, il a pendu Siddique Islam, alias Bangla Bhai, un dirigeant islamiste de l'organisation interdite Jamaat-ul-Mujahideen Bangladesh qui avait commis une série d'attentats à la bombe à l'échelle nationale.
Le bourreau a également exécuté six dirigeants de l'opposition, dont cinq issus du plus grand parti islamiste du pays, condamnés pour crimes de guerre commis pendant la guerre d'indépendance en 1971.
Les dĂ©fenseurs des droits humains jugent profondĂ©ment dĂ©fectueux le systĂšme pĂ©nal du Bangladesh, mais M. Bouya rejette leurs critiques, mĂȘme s'il estime qu'au moins trois des personnes qu'il a exĂ©cutĂ©es Ă©taient innocentes.
"Si je ne les avais pas pendues, quelqu'un d'autre aurait fait le travail", fait-il valoir.
- "Jamais seul" -
Désormais libre, Shahjahan Bouya loue une piÚce dans un quartier modeste de Keraniganj, en banlieue de Dacca.
Il montre fiÚrement un petit morceau de cette corde qui a pendu tant de condamnés. "Certains croient qu'il a un pouvoir extraordinaire", dit-il.
En prison, il partageait sa cellule avec une vingtaine de détenus et les lumiÚres étaient toujours allumées. S'il se réveillait durant la nuit, certains discutaient ou jouaient aux cartes.
"Nous discutions, je n'étais jamais seul", raconte-t-il, désormais "je garde une faible lumiÚre allumée, car je ne peux pas dormir dans l'obscurité".
Il a abandonnĂ© le marxisme et s'est tournĂ© vers l'islam en prison. Il rĂȘve d'un pĂšlerinage dans la ville sainte de la Mecque, en Arabie Saoudite.
"Je n'ai qu'un petit souhait: accomplir la Omra (petit pÚlerinage, ndlr) avant ma mort", confie-t-il, "le reste dépend de ce qu'Allah donne."
AFP



